Tunisie : le Mouvement du 18 octobre 2005, 10 ans après

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Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Ahmed Nejib Chebbi, l'un des 8 membres du Mouvement du 18 octobre 2015. © Fethi Belaid / AFP

Trente-deux jours. C’est le temps qu’aura duré la grève de la faim entamée il y a dix ans, le 18 octobre 2005, par huit figures de la scène politique et de la société civile tunisiennes.

Sur une idée de Khemais Chamari, ancien vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), les huit hommes âgés de 39 à 66 ans – Ahmed Nejib Chebbi, Hamma Hammami, Mokhtar Yahyaoui, Lotfi Hajji, Samir Dilou, Ayachi Hammami, Abderraouf Ayadi et Mohamed Nouri s’installent dans les trois pièces d’un cabinet d’avocats de Tunis et cessent de s’alimenter pour réclamer la liberté d’organisation politique et associative, la liberté d’expression et une amnistie générale pour tous les prisonniers d’opinion.

Pour certains, l’événement constitue l’un des signes avant-coureurs de la fin d’un régime honni. Avec pour slogan, « la faim et non la soumission », l’action du Mouvement du 18 octobre portera un coup au pouvoir de Zine el-Abidine Ben Ali grâce à son grand retentissement dans les médias internationaux au moment précis où Tunis accueillait le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI).

Nouvelle lecture

Dix ans et une révolution plus tard, le Mouvement du 18 octobre se prête à une nouvelle lecture. En réunissant les deux oppositions au pouvoir de Ben Ali, il préfigurait l’union au sein des premiers rangs du soulèvement du 14 janvier 2011. Islamistes et gauchistes main dans la main contre la dictature ; une photo unique, certes, mais où les nouvelles composantes de la scène politique tunisienne prenaient quelque peu la pose.

Retour au 18 octobre. Les islamistes, qui allaient prendre le nom d’Ennahdha, vont profiter du mouvement pour obtenir une certaine visibilité, bien que Samir Dilou et Mohamed Nouri se soient présentés à l’époque comme indépendants. D’ailleurs, le premier responsable étranger à rendre visite aux grévistes – en forçant le blocus mis en place par la police -, fut l’ambassadeur de Grande Bretagne, pays qui avait accordé l’asile politique à Rached Ghannouchi, leader de la formation islamiste.

Ahmed Nejib Chebbi et Hamma Hammami n’y ont vu que du feu mais l’entourage de Ben Ali a compris lors de cette affaire qu’il fallait opérer un rapprochement avec les islamistes.

Ahmed Nejib Chebbi et Hamma Hammami n’y ont vu que du feu mais l’entourage de Ben Ali a compris lors de cette affaire qu’il fallait opérer un rapprochement avec les islamistes. Mohamed Ghariani notamment, alors ambassadeur de Tunisie au Royaume Uni, utilisera tout son entregent les mois suivants pour établir des contacts entre Rached Ghannouchi et Sakhr el-Materi, le gendre de Ben Ali.

Implosion de la gauche tunisienne

Les liens s’établissent, le courant commence à passer mais la révolution tunisienne survient, entre 2011 et 2014. Elle semble proposer d’autres alternatives politiques, qui ne seront finalement qu’un feu de paille. Des partis historiques opposants à Ben Ali, imploseront ; Ahmed Nejib Chebbi, Mustapha Ben Jaafar (qui avait soutenu le mouvement sans y participer) et les petits partis de la gauche tunisienne seront éliminés après le scrutin des élections législatives d’octobre 2014.

Les deux forces qui mènent le pays sont désormais Nidaa Tounes, un parti où les anciens du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), l’ex-parti de Ben Ali dissous en 2011, ont pris le dessus sur le courant de gauche, et les islamistes d’Ennahda. « Une configuration aujourd’hui soutenue par l’Occident dont l’esquisse avait été projetée par le pouvoir de Ben Ali après les événements de 2005 », assure, amer, un militant des droits de l’homme.