L’Algérie face au choc pétrolier

Site d'extraction et d'exploitation d'hydrocarbures de Zarzaïtine à In Amenas, à 1 600 km au sud-est d'Alger. © Laoufi Larbi/Reuters

L'effondrement des cours de l'or noir ne laisse pas d'inquiéter. Et annonce d'importants changements...

Nous sommes en octobre 2014, dans les bureaux du directeur d’un journal d’Alger. Autour d’un café, en compagnie du patron des lieux et d’un ancien ambassadeur, l’ex-ministre des Finances Abdellatif Benachenhou fait part de ses divergences avec les autorités algériennes en matière de choix économiques : « J’ai toujours dit au président que les grands projets d’investissement ne devaient pas être financés par l’État et que les augmentations de salaires n’étaient pas une bonne chose pour l’économie nationale. » Réponse d’Abdelaziz Bouteflika à cet ex-grand argentier qui faisait partie, comme Chakib Khelil, Abdelhamid Temmar et Yazid Zerhouni, de ses fidèles amis ministres : « Il y a de l’argent. Distribuez, distribuez… »

Dix ans après sa démission, en avril 2005, pour désaccords avec ses pairs du gouvernement, l’avenir pourrait, hélas, donner raison à Benachenhou. Certes, l’Algérie ne manque pas de liquidités. Bien sûr, l’État continuera de dépenser des milliards de dollars – 286 durant le quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika qui s’achèvera en 2019, soit 252 milliards d’euros -, pour financer la construction de grandes infrastructures. Il n’empêche. La chute brutale des cours du baril de pétrole, amorcée depuis la fin de l’été 2014, signe la fin d’une époque, celle de l’opulence financière.

Selon le décompte effectué par un ancien chef du gouvernement algérien, les revenus pétroliers engrangés entre 1962 et 2014 atteignent 1000 milliards de dollars.

Et marque, qu’on le veuille ou non, le début d’une période d’austérité, sans doute de privations, de remise en question du modèle économique fondé sur la rente pétrolière et, peut-être, de troubles sociaux, comme il s’en produit régulièrement dans ce pays de 38 millions d’habitants.

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Pour mesurer l’ampleur des mutations qui attendent les Algériens dans les prochains mois, il suffit de voir le luxe de précautions dont s’est entouré le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, lorsqu’il a glissé à l’oreille d’un journaliste, le 21 janvier, peu de temps avant son passage à la télévision nationale pour quarante-six minutes de débat sur les conséquences de la baisse des cours du baril et sur l’exploitation du gaz de schiste qui provoque la colère des populations du Grand Sud : « Ma mission est de rassurer les Algériens. Ne pas leur faire peur. » Raté.

Si les propos de Sellal ont suscité de larges commentaires le lendemain, ses compatriotes n’auront retenu de son intervention que cette phrase choc : « Aujourd’hui, nous sommes en crise. » Dans un pays où 95 % des revenus en devises dépendent du pétrole et du gaz et où la fiscalité pétrolière contribue au budget de l’État à hauteur de 60 %, le mot n’est pas trop fort.

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Euphorie

L’Algérie est en crise ! Qui l’aurait cru il y a encore dix mois, lorsque les officiels célébraient dans une euphorie grisante la réélection d’Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat en dépit de sa maladie et de son âge avancé ? L’hiver venu, l’effondrement des cours du pétrole donne désormais des sueurs froides aux dirigeants.

Élaboré sur la base d’un baril à 60 dollars, le budget de l’État, qui prévoit des dépenses de 106 milliards de dollars, enregistre déjà un déficit de 50 milliards de dollars. Pour le combler, les autorités devront donc puiser dans le Fonds de régulation des recettes (FRR), une sorte de bas de laine estimé aujourd’hui à 77 milliards de dollars.

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Si le prix du baril reste aussi bas – la banque internationale Goldman Sachs prévoit un cours moyen de 50 dollars -, les recettes en devises à la fin de 2015 devraient être amputées de 20 milliards de dollars. Il faudrait alors puiser dans ce fonds pour combler le déficit, lequel s’aggravera en 2016. « À ce rythme, le FRR sera épuisé dans les deux prochaines années », craint un expert financier. Bref, l’Algérie dépense largement plus qu’elle n’engrange.

« Jamais les calculettes n’ont autant chauffé dans les bureaux du ministère des Finances et du Premier ministre », admet un conseiller ministériel, sous le couvert de l’anonymat. Pour parer au plus pressé, le gouvernement Sellal a décidé de trancher dans le vif.

Dans une note confidentielle adressée le 25 décembre 2014 aux ministres, aux préfets et au directeur de la fonction publique, le Premier ministre détaille la liste des économies à réaliser. Les recrutements dans la fonction publique, hormis les secteurs de la santé et de l’éducation, seront suspendus jusqu’à nouvel ordre. Une telle décision ne sera pas sans effet sur le chômage tant il est vrai que l’administration est la plus grande pourvoyeuse d’emplois. Le train de vie des responsables n’est pas en reste. Sellal exige la réduction du nombre de missions à l’étranger des représentants de l’État, tandis que la prise en charge des délégations étrangères en visite en Algérie dans le cadre des échanges bilatéraux sera dorénavant spartiate.

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« Les projets non nécessaires déjà programmés devront être retardés », insiste encore le Premier ministre. Comme cette autoroute des Hauts Plateaux sur un tracé de 1 000 km budgétisée à hauteur de 9 milliards de dollars. Idem pour les 15 tramways prévus pour certaines villes de l’intérieur ainsi que les extensions du métro d’Alger, réalisations pour lesquelles les autorités avaient envisagé de dépenser pas moins de 6 milliards de dollars.

Pour financer les grands projets, le gouvernement entend désormais solliciter davantage les banques publiques plutôt que puiser dans les caisses de l’État. De même qu’il préconise de lutter contre le transfert illicite de devises à l’étranger. L’enjeu est de taille dans la mesure où le montant de ces transferts a explosé durant la dernière décennie. Selon un rapport du cabinet américain Global Financial Integrity (GFI), daté de décembre 2014, près de 16 milliards de dollars de flux financiers illicites ont quitté l’Algérie au cours des dix dernières années. Soit une moyenne de 1,5 milliard de dollars par an. « Les dépenses d’utilité publique, comme la construction de logements, ne seront pas touchées par ce plan, avance un membre du gouvernement, qui nie que les autorités soient prises de panique. Tout ce qui n’est pas nécessaire est inutile. »

Ni austérité ni loi de finances complémentaire

Le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, ne veut pas entendre ses ministres parler d’austérité.

Lors d’un conseil de gouvernement tenu début janvier, l’un d’eux (qui n’occupe pas un portefeuille de souveraineté) s’est enquis des mesures d’austérité que l’exécutif comptait prendre pour faire face à la chute des cours de pétrole qui inquiète tant les Algériens. Il a aussitôt été rappelé à l’ordre, rapporte un participant.

« Nous n’avons jamais parlé d’austérité, mais de croissance, le corrige Sellal. Nous sommes un gouvernement de croissance. » Lors d’une récente audition devant les membres du Conseil de la nation (Sénat), le ministre des Finances, Mohamed Djellab, a pour sa part fait savoir que le gouvernement n’envisageait pas, pour l’heure, de promulguer une loi de finances complémentaire.

Soins payants

Pas question non plus de toucher aux transferts sociaux, qui s’élèvent à 70 milliards de dollars par an. Pour prémunir le pays contre un soulèvement populaire au lendemain du Printemps arabe qui a balayé les régimes autoritaires en Tunisie, en Libye et en Égypte, le président Bouteflika n’a pas hésité à sortir le chéquier. Hausse des salaires des travailleurs avec effet rétroactif et subvention aux produits de première nécessité, comme l’huile, le sucre, le lait ou l’essence.

La paix sociale n’a pas de prix. Mais à entendre certains de leurs dirigeants disserter sur cette crise, les Algériens nourrissent de vives inquiétudes. Lors d’une réunion tenue récemment devant la commission des finances du Sénat, le ministre des Finances a évoqué la fin de la gratuité des soins dans les établissements hospitaliers.

« À l’avenir, le citoyen paiera ce qu’il doit payer dans un hôpital public en contrepartie de ses soins, a-t-il lâché. Chacun doit assumer ses responsabilités. »

La perspective de payer plus cher ses soins est certes relativement éloignée. Mais cette annonce réveille de douloureux souvenirs chez les citoyens. C’est que, trente ans plus tôt, l’effondrement des cours des hydrocarbures, qui a affecté, dès 1986, les recettes de l’État sous la présidence de Chadli Bendjedid, avait eu des conséquences dramatiques.

Comme leurs homologues actuels, les responsables de l’époque avaient assuré que le pays était immunisé contre la crise. Résultat : en octobre 1988, l’armée a dû intervenir pour mater un vaste mouvement de révolte populaire. Bilan : plus de 500 morts. Un tel scénario catastrophe peut-il se reproduire demain ?

« La similitude entre 1986 et la situation actuelle s’arrête à la chute des cours pétrole, tempère un député du Front de libération nationale (FLN, parti majoritaire à l’Assemblée nationale). Le pays n’est plus endetté comme il l’était dans les années 1980, l’État dispose d’une réserve de change de 185 milliards de dollars à même d’assurer plusieurs mois d’importations et le pouvoir a su maîtriser sans grands dégâts tous les mouvements de colère sociale que le pays a connus ces cinq dernières années. »

C’est une erreur que de vouloir faire croire aux Algériens que ces réserves de change peuvent servir d’airbag pour amortir le choc pétrolier, analyse un ancien gouverneur de la Banque d’Algérie. « Si l’on touche à cette épargne, prévient-il, c’est la parité du dinar qui va s’effondrer, avec le risque d’une inflation effrénée et d’une chute vertigineuse du pouvoir d’achat. On peut y piocher pour financer les importations, mais il n’en restera pas grand-chose dans moins de trois ans. On ne pourra plus, dès lors, éviter de recourir aux services du Fonds monétaire international (FMI), comme ce fut le cas au début des années 1990. »

Improvisation

Les importations sont le grand mal de l’Algérie. De 10 milliards de dollars à l’arrivée au pouvoir de Bouteflika en 1999, elles passeront à 65 milliards en 2015, et peut-être même à 75 milliards dans un an. En août 2009, pourtant, l’ancien chef du gouvernement Ahmed Ouyahia, au nom d’un patriotisme économique tombé en désuétude, pensait avoir trouvé la panacée pour réduire cette facture en instaurant le crédit documentaire comme moyen unique de régler les achats à l’étranger. Las ! Les importations n’ont pas cessé de croître.

Aujourd’hui, presque tout ce que les Algériens consomment provient de Chine, d’Europe ou du Golfe, y compris les dattes, la semoule ou les oranges. « L’Algérie a fait le bonheur des fournisseurs étrangers en remplissant leurs carnets de commande à coups de milliards de dollars », se désole un industriel.

« Nous sommes en train de nous interroger sur la chute du baril, alors que le vrai problème, c’est que Bouteflika n’a pas réussi à mettre en place une économie productive, souligne Abdelaziz Rahabi, ancien ministre de la Communication. On a dépensé 750 milliards de dollars au cours des quinze dernières années pour qu’au final l’Algérie devienne totalement dépendante de ses deux mamelles, le gaz et le pétrole. L’attitude des responsables, empreinte de panique et d’improvisation, donne à la population le sentiment qu’ils ne se sont pas préparés aux conséquences de cette chute. »

Rumeurs

Depuis plusieurs semaines, les ministres rivalisent de déclarations contradictoires sur les effets et les conséquences de cette crise et sur la manière d’y remédier. Le 22 janvier, au Forum de Davos, en Suisse, par exemple, le ministre de l’Industrie et des Mines demande aux pays producteurs de pétrole de prendre l’engagement de réduire leur production pour faire remonter les cours. Le même jour, devant les députés de l’Assemblée, son collègue de l’Énergie soutient que les autorités envisagent d’augmenter les capacités « de production en hydrocarbures pour faire remonter les revenus du pays ».

Les rumeurs récurrentes sur un éventuel remaniement ministériel plombent l’ambiance au sein du gouvernement et jettent le trouble dans les autres sphères du pouvoir et dans le milieu des affaires. Certains ministres ne s’adressent même plus la parole, alors que d’autres sont rivés à leurs portables attendant les nouvelles d’une éviction ou d’un maintien.

Hormis lors sa dernière prestation télévisée, le Premier ministre économise son temps de parole. En a-t-il été privé depuis son voyage à Londres, le 11 décembre 2014 ? Alors que ce déplacement devait durer deux jours, il a été ramené à une visite éclair de quelques heures sur ordre, semble-t-il, du président et de son entourage, qui n’auraient pas apprécié les propos tenus par le Premier ministre à Paris, une semaine plus tôt, sur l’état de santé du président.

« Sellal n’est plus dans le coup, croit savoir un de ses visiteurs. Il gère les affaires courantes. Il sait que Bouteflika est imprévisible et déroutant, que celui-ci pourrait le remercier à tout moment, bien qu’il l’ait servi fidèlement, même quand le président est tombé gravement malade en raison de son AVC. » Balivernes, rétorque un de ses ministres : « Le Premier ministre est serein, il a la confiance du président et son équipe est soudée, jure-t-il. Vous verrez que, dans quelques mois, ce tintamarre autour de la chute du prix du pétrole n’aura été qu’un orage d’été. »