Fermer

Jean-Damascène Bizimana : « La France n’a pas l’intention de juger les génocidaires rwandais »

Wenceslas Munyeshyaka lors d'une messe à Evreux, en janvier 2006. © Robert François / AFP

Le prêtre Wenceslas Munyeshyaka, premier Rwandais visé par une plainte en France pour le génocide de 1994, a bénéficié d'un non-lieu vendredi dernier. Une décision dénoncée par les parties civiles et par Jean-Damascène Bizimana, directeur exécutif de la Commission nationale de lutte contre le génocide. Interview.

La justice française aura donc suivi les réquisitions du procureur. Vingt ans après le début de l’enquête, les juges d’instruction ont finalement prononcé un non-lieu au bénéfice du prêtre Wenceslas Munyeshyaka, soupçonné d’avoir livré des civils tutsis aux milices hutues et accusé d’avoir encouragé ou commis des viols lors du génocide  de 1994 au Rwanda.

Une décision vivement dénoncée par les parties civiles. « Une fois de plus, la parole des personnes poursuivies pour génocide prime sur celle des rescapés », dénonce Alain Gauthier, président du Collectif des parties civiles pour le Rwanda, qui précise à Jeune Afrique que la décision de se pourvoir en appel n’a pas encore été tranchée.

Un sentiment d’injustice partagé par Jean-Damascène Bizimana, ancien sénateur aujourd’hui directeur exécutif de la Commission nationale de lutte contre le génocide. Installé à Kigali après avoir vécu dix ans en France, ce spécialiste du droit international dénonce une décision « incompréhensible ».

Jeune Afrique : Quelle est votre réaction après le non-lieu prononcé par la justice française au bénéfice du prêtre Wenceslas Munyeshyaka ?

Jean-Damascène Bizimana : C’est d’abord une réaction de colère. Car la décision rendue à Paris est non seulement absurde, mais elle est aussi injuste car elle ne tient pas compte de la gravité des faits établis par Wenceslas Munyeshyaka lors du génocide. Le parquet prétend qu’il n’a pas pu établir les actes constitutifs du génocide à l’encontre de l’accusé. Nous avons pourtant établi des preuves.

En refusant de condamner les auteurs du génocide, la France semble désormais vouloir s’engager dans une voie négationniste.

C’est-à-dire ?

À la Commission nationale de lutte contre le génocide, nous avons produit un document, le 24 août, dans lequel nous donnons des circonstances très précises sur les faits imputés au prêtre. Ces preuves ont été recueillies lors du procès du général Munyakazi, accusé en même temps que Wenceslas Munyeshyaka, jugé par contumace en 1996 au Rwanda.

Nous avons établi que le prêtre a tué un certains nombre de jeunes filles, dont deux tutsies le 13 avril 1994 près de la paroisse Sainte-Famille à Kigali. Nous avons d’autres preuves selon lesquelles il aurait incité un milicien à tuer une jeune fille tutsie. Nous sommes certains qu’il est impliqué dans des viols, et notre document détaille également des enlèvements suivis d’assassinats auquel il a participé. Nous ne comprenons donc pas cette décision de justice !

Les parties civiles ont comme vous dénoncé l’attitude de la justice française dans les dossiers liés au génocide mais jugés en France…

Cette décision de justice illustre bien le manque de volonté politique ! La France n’a pas l’intention de juger les génocidaires, dont certains ont désormais la nationalité française.

La France prétend ne pas pouvoir extrader les accusés vers le Rwanda pour des motifs juridiques qui ne sont désormais plus valables. Mais cette posture obéit aussi à une logique politique, en raison du rôle joué par la France dans la préparation au génocide et dans ses exactions. En refusant de condamner les auteurs du génocide, elle semble désormais vouloir s’engager dans une voie négationniste.