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Quelle feuille de route pour Makhtar Diop ?

Ancien ministre sénégalais des Finances, Makhtar Diop remplace la nigériane Obiageli Ezekwesili. Vincent Fournier / JA ©

La bonne gouvernance est désormais au coeur de la stratégie africaine de l'institution de Bretton Woods. Nouveau vice-président pour la région Afrique depuis le 6 mai, le Sénégalais doit poursuivre les efforts engagés en la matière depuis un an.

L’heure d’un premier bilan a sonné pour la Banque mondiale, un an après la mise en oeuvre de sa nouvelle stratégie en Afrique. Une politique fondée sur trois piliers fondamentaux – l’emploi des jeunes, la résistance aux chocs externes et l’amélioration de la gouvernance – qui ont guidé les actions du groupe pendant l’exercice 2011-2012, qui s’est achevé le 30 juin. « Les premiers résultats sont positifs. Nous pouvons dire que nous avons contribué à maintenir le niveau de croissance à environ 5,5 % en Afrique l’année dernière, en dépit de la récession et du ralentissement de l’activité économique au niveau mondial », assure Makhtar Diop, le tout nouveau vice-président pour la région Afrique de l’institution, de passage à Paris où il a accordé une interview à Jeune Afrique.

Premier Africain francophone nommé à ce poste, il a pris ses fonctions le 6 mai, en remplacement de la Nigériane Obiageli Ezekwesili. « La plupart des pays ont réussi à maintenir une discipline budgétaire et, de manière générale, il n’y a pas eu de déséquilibre macroéconomique important », poursuit-il. La Banque mondiale évalue à 6 milliards d’euros le montant de ses nouveaux engagements sur le continent en 2011-2012 (soit 1 milliard d’euros de plus qu’en 2010-2011), et à 4,4 milliards ses décaissements pour des projets déjà en cours.

Cliquez sur l'image.Chef d’orchestre

Ancien ministre sénégalais des Finances et haut cadre de l’institution de Washington depuis 2001, Makhtar Diop est désormais le chef d’orchestre de cette nouvelle stratégie. Son leitmotiv : la bonne gouvernance. En la matière, des progrès sont en cours, se félicite-t-il. En RD Congo, par exemple : « Nous sommes convenus avec les autorités de ce pays que tous les contrats miniers soient désormais du domaine public. » Pays riche en ressources minières (étain, cobalt, diamants, pétrole…), la RD Congo n’a jusqu’alors guère brillé en matière de transparence des contrats miniers signés par les dirigeants du pays. Récemment encore, Eurasian Natural Resources Corporation a été épinglé par l’ONG Global Witness. De lourds soupçons de corruption planent sur ce groupe kazakh dans le cadre de l’acquisition de deux sociétés minières entre 2009 et 2010 pour un montant de 850 millions d’euros.

Mais de manière générale l’institution estime que des avancées notables ont été obtenues dans nombre de pays : les budgets étatiques sont désormais publiés, l’attribution des marchés publics est de plus en plus transparente. Un programme de traçabilité des ressources mises à la disposition des gouvernants devrait contribuer à renforcer ces progrès. Par ailleurs, la Banque mondiale est devenue plus sévère vis-à-vis des entreprises fraudeuses. Depuis le début de l’année, au moins 25 d’entre elles ont été exclues des programmes financés par l’institution, dont deux filiales du français Alstom en mars. La raison ? Des irrégularités dans un contrat décroché en 1998 en Zambie pour la réhabilitation du secteur de l’électricité (Zambia Power Rehabilitation Project). « Fondamentalement, nous pensons que la bonne gouvernance ne peut être réelle que s’il y a des contrôles des populations sur les dirigeants. Et pour cela, ces populations doivent être bien informées », explique le Sénégalais.

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Comment attirer l’industrie légère

Pour une croissance durable et réductrice de pauvreté en Afrique, la création de zones économiques offrant un environnement favorable au secteur manufacturier léger (intensif en travail) est devenue l’une des principales pistes explorées par les États. Selon les estimations de la Banque mondiale, environ 85 millions d’emplois dans les industries légères pourraient être délocalisés de Chine dans les années à venir. L’Éthiopie a ainsi réussi à attirer le chinois Huajian, fabricant de chaussures pour le marché américain. La Tanzanie et le Nigeria tentent eux aussi de séduire les investisseurs. Parallèlement, la Société financière internationale (SFI, filiale de la Banque mondiale) travaille avec des entreprises des pays émergents d’Asie qui voudraient transférer leurs activités en Afrique, afin de faciliter ce processus. S.B.

Alors qu’une certaine méfiance subsiste encore vis-à-vis de la Banque mondiale en Afrique, notamment à cause des ajustements structurels imposés par l’institution de Bretton Woods dans les années 1980, Makhtar Diop parviendra-t-il à généraliser la bonne gouvernance sur le continent ? « Nous avons appris ces dernières années qu’il n’y a pas de solution magique et que la politique économique mise en oeuvre dans un pays doit se baser sur ses réalités, son histoire et ses institutions », avance-t-il.

Toutefois, rappelle celui qui a dirigé entre 2009 et 2012, au Brésil, le plus important programme-pays de la Banque mondiale, « il existe aujourd’hui un consensus parmi les responsables chargés du développement économique dans les pays. Que ce soit en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, on s’accorde sur le fait qu’un déficit budgétaire trop élevé pénalise la croissance et qu’une inflation trop forte affecte de manière disproportionnée les populations les plus pauvres ». Idem pour la montée des barrières tarifaires et non tarifaires, qui n’aide pas à une intégration plus forte dans le commerce international.

Trilingue (il parle français, anglais et portugais), Makhtar Diop mise aussi sur son expérience pour convaincre ses interlocuteurs africains : « J’ai été basé pendant trois ans et demi au Kenya et, avant la Banque mondiale, j’ai été le président du conseil des ministres des Finances de l’UEMOA [Union économique et monétaire ouest-africaine, NDLR]. Cela me donne une connaissance beaucoup plus directe des réalités économiques de certains pays. »

Moment propice

Pour que les populations puissent contrôler leurs dirigeants, il faut qu’elles soient bien informées.

Certes, l’Afrique affiche une croissance supérieure à 5 % depuis plus d’une décennie. Mais celle-ci n’a pas contribué à réduire significativement la pauvreté, notamment parce qu’elle a été largement tirée par le secteur des matières premières (minerais, pétrole, gaz), à haute intensité capitalistique. Selon le vice-président Afrique de la Banque mondiale, la bonne gouvernance est l’une des principales clés devant permettre de mieux répartir cette croissance, en mettant un accent plus marqué sur la création d’emplois et l’amélioration des indicateurs humains. En fait, « il s’agit d’utiliser les ressources tirées du secteur des matières premières pour aider à la création et au développement des PME, pour diversifier les économies et mettre en place des incitations permettant d’encourager la délocalisation de certaines industries manufacturières légères en Afrique », explique-t-il.

À 52 ans, Makhtar Diop se dit convaincu que le moment est propice pour l’Afrique. Par ailleurs, si la crise qui secoue l’Europe peut être une source d’incertitude pour les exportations africaines, elle représente aussi une opportunité pour le continent, qui pourrait en profiter pour développer l’intégration et le commerce régionaux. D’après la Banque mondiale, l’Afrique perd des milliards d’euros chaque année en raison de la faiblesse des échanges commerciaux entre ses pays. Pour combler ce déficit, des investissements massifs dans les infrastructures du transport et de l’énergie s’imposent. 

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