Elections

Élections en 2015 : un piège pour la Centrafrique

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Thierry Vricoulon est enseignant en sécurité et conflit en Afrique, Sciences Po – USPC.

Un milicien antibalaka à un point de contrôle de l'armée, à 60km au nord de Bangui, le 1er juin 2014. © Jerome Delay / AP / SIPA

Thierry Vircoulon (voir ci-dessus) et Thibaud Lesueur, analyste pour l'Afrique centrale de l’International Crisis Group (ICG), ont coécrit cette tribune.

En Centrafrique, la course aux élections qui prévoit des scrutins présidentiel et législatif avant la fin de l’année est aussi irréaliste que dangereuse. Alors que le plan initial de la transition a complètement déraillé, l’obstination des internationaux, et plus particulièrement de la France, à faire voter les Centrafricains à l’ombre des groupes armés, avec une administration territoriale squelettique et des haines inter-communautaires tenaces ressemble plus à une fuite en avant qu’à un processus de transition accompli. Depuis septembre, plusieurs voix s’élèvent pour dire tout haut ce que tout le monde à Bangui pense tout bas depuis des mois : le calendrier électoral est « surréaliste ».

Les opérations d’enregistrement des électeurs ont pris un retard considérable. À Bangui, elles ont été prolongées de deux semaines. Dans l’est du pays, l’environnement sécuritaire et la saison des pluies posent des problèmes d’organisation majeurs. Loin d’être un détail, le meurtre d’un agent de recensement à Birao, au nord du pays, le 23 août, indique la dangerosité du recensement pour les employés de l’Autorité nationale des élections (ANE).

À ces retards et risques s’ajoutent le fait que le budget électoral n’est toujours pas bouclé et que les chiffres d’enregistrement des électeurs annoncés par l’ANE ne sont pas véritablement contre-vérifiés. Conscientes de l’impossibilité d’organiser les scrutins le 18 octobre et le 22 novembre comme prévu initialement, les autorités de la transition ont demandé à l’ANE de proposer un nouveau calendrier électoral mais exigé, sous la pression des internationaux, que les élections soient organisées avant la date butoir du 31 décembre 2015.

Apparence de consensus

L’irréalisme du processus électoral n’est que l’aspect technique du problème. Le calendrier électoral actuel est surtout une bombe politique. Élaborée en 2014, la feuille de route de sortie de crise fondée sur la séquence « accord de paix-désarmement-élections » a complètement déraillé. Le forum national de réconciliation de Bangui, en mai dernier, a créé une apparence de consensus qui n’a pas duré longtemps. Quatre mois seulement après cette grande palabre, la réconciliation entre Centrafricains est encore lointaine et il n’y a pas l’ombre d’un début de mise en œuvre des grandes décisions prises lors du forum.

L’application de l’accord sur le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) est maintenant remise à l’après-élection

Seul le redéploiement en province des symboles de l’État (préfets, sous-préfets, gendarmes, juges) a commencé. Après une intense pression politique pour faire signer aux groupes armés un accord sur le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) lors du forum de Bangui, son application est maintenant remise à l’après-élection. En lieu et place d’un DDR, les Nations unies proposent actuellement une formule d’attente aux groupes armés (le pré-DDR) qui ne convainc pas les seigneurs de guerre dont les perspectives d’entrée en politique lors des élections à venir restent encore floues. Bien que crucial pour l’avenir de la Centrafrique, ce point n’a pas encore été tranché par les autorités centrafricaines et la communauté internationale.

Malgré la présence de 10 000 Casques bleus et de la mission militaire française Sangaris, la sécurisation du pays se réduit en fait à la sécurisation de quelques villes. L’axe principal d’approvisionnement du pays (la route Garoua-Boulai/Bangui à l’ouest du pays) demeure sous la menace des miliciens et bandits en tous genres, ce qui conduit à des grèves fréquentes des camionneurs. Une guérilla rurale oppose éleveurs et agriculteurs dans certaines zones du pays, et plus particulièrement à la frontière avec le Tchad, et les combats à Bambari à la fin du mois d’août ont rappelé que les affrontements entre groupes armés et communautés perdurent au centre du pays.

La capitale elle-même n’est pas encore complètement sécurisée : le 2 août, les miliciens proches de l’ex-Seleka du marché central ont repoussé les Casques bleus venus arrêter l’un de leurs chefs tandis que le 20 août, les militants du parti de l’ex-président Bozizé et des anti-balaka sont parvenus à libérer le secrétaire général de leur parti politique, le KNK, du palais de justice de Bangui. Cette incapacité des troupes internationales à rétablir l’ordre ne serait-ce que sur les principales routes et la capitale laisse présager d’importantes difficultés pour sécuriser le processus électoral.

Plus inquiétante encore est l’absence de réconciliation entre musulmans et non-musulmans

Cependant, l’absence de DDR, une sécurisation très partielle et l’acceptation encore conditionnelle des élections par certains groupes armés ne sont pas les éléments les plus inquiétants du paysage électoral. Plus inquiétante encore est l’absence de réconciliation entre musulmans et non-musulmans. La polémique déclenchée suite à la décision du Conseil national de transition (CNT), à très forte majorité, d’interdire aux réfugiés de voter en juin dernier révèle l’hostilité populaire à l’égard des musulmans (la majorité des 460 000 réfugiés centrafricains dans les pays voisins sont musulmans). Contredite par la Cour constitutionnelle et contestée par la communauté internationale, cette décision a finalement été annulée par le CNT le 20 août dernier. Cependant, elle révèle la tentation de la revanche contre les musulmans qui par un processus d’amalgame sont perçus comme responsables de la crise par beaucoup d’autres Centrafricains.

Contester le droit de vote des réfugiés revient à remettre en cause la nationalité des musulmans qui se sont enfuis et à enraciner dans les esprits l’idée que ces derniers ne sont pas vraiment centrafricains. Dans ce contexte de méfiance et d’hostilité, nombreux sont les réfugiés musulmans qui craignent de revenir, tandis que ceux restés en Centrafrique font profil bas et que plus de 30 000 d’entre eux vivent encore dans des enclaves dans certaines villes de l’ouest du pays. La controverse autour du vote des réfugiés laisse augurer d’autres tentatives de jeter le doute sur la légitimité des électeurs musulmans et de minorer leur poids électoral.

Calendrier électoral chimérique et dangereux

Bien que la feuille de route de sortie de crise qui prévoyait le désarmement des milices et un minimum de réconciliation ait déraillé, les partenaires internationaux maintiennent pourtant un calendrier électoral chimérique et dangereux. L’entêtement des partenaires internationaux à appliquer une feuille de route obsolète est politiquement contre-productif. D’une part, il jette l’opprobre sur des autorités de transition qui seraient incapables de gouverner et devraient être remplacées au plus tôt. D’autre part, il envoie à tous les Centrafricains le message que les internationaux – la France en tête – privilégient leur stratégie de sortie de la crise centrafricaine et des élections de façade au lieu d’une véritable stratégie de résolution du conflit.

Afin d’œuvrer à une stabilisation réelle et non cosmétique de la Centrafrique, les élections devraient être repoussées à 2016 et les partenaires internationaux et les autorités de la transition devraient s’entendre pour appliquer une véritable politique de désarmement, réduire les trafics dont vivent les groupes armés, et intensifier les efforts de réconciliation entre communautés grâce aux échanges économiques, au développement des régions périphériques et au retour de la jeunesse à l’école. Enfin, en signe de réconciliation, les autorités de la transition devraient réaffirmer fermement l’appartenance des musulmans centrafricains à la nation.

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