Fermer

[ Grand format ] – RDC : Goma la volcanique, comme on ne vous l’a jamais racontée

Une jeune fille en train de regarder un spectacle lors du Festival Amani, le 15 février 2015 à Goma. © Trésor Kibangula/J.A.

Lorsqu'on évoque Goma, c'est trop souvent pour parler des exactions qui meurtrissent la région des Grands Lacs : massacres de civils, violences sexuelles, pillages ou déplacements de populations. Pourtant la capitale du Nord-Kivu possède un autre visage... À la fois paisible, vivant et entreprenant. Suivez le guide !

À Goma, Kinshasa n’est pas, n’est plus la référence. La capitale de la RDC, située à l’extrême-ouest du pays, ne fait pas rêver. Ici, les jeunes ont les yeux tournés vers l’Est. « Que ce soit pour aller poursuivre des études ou se lancer dans un business, lorsque l’on vit à Goma, c’est mieux de ‘jongler’ entre Kigali, Kampala ou Nairobi que d’aller à Kinshasa », explique Patrick Abega. « En plus, dans le cadre de la CEPGL [Communauté économique des pays des Grands Lacs, NDRL], les Congolais peuvent circuler librement, sans visa, au Rwanda et au Burundi », ajoute ce Gomatracien de 28 ans, rédacteur en chef de Hope Channel, la deuxième chaîne de télévision la plus suivie du Nord-Kivu, dans l’est de la RDC. Une télévision qui à elle seule laisse transparaître le tropisme anglophone, très est-africain, de la région.

Ce jour-là, le ciel est bleu. Il fait beau, frais. On est loin du soleil tropical féroce qui luit partout ailleurs dans le pays. Patrick Abega nous ouvre la porte de sa rédaction. Nous le suivons dans une petite pièce au rez-de-chaussée. Des journalistes jeunes, âgés entre 25 et 35 ans, l’attendent pour la conférence de rédaction. « Comme vous le voyez, tous les jeunes gens n’ont pas rejoint les groupes armés pour porter des kalachnikov et terroriser la population », glisse-t-il entre deux « jambo ! » (bonjour, en swahili) adressés à ses collègues. « Ils ont choisi d’être là pour essayer de faire bouger les lignes avec leurs caméra et leurs micros ! »

Sous les volcans

Construite sur la rive droite du lac Kivu, cernée par la chaîne volcanique des Virunga dont deux cratères sont encore en activité – le Nyiragongo et le Nyamulagira -, Goma voudrait désormais recouvrer son statut d’antan : celui de capitale touristique de la RDC. Car la ville ne manque ni de ressources ni de richesses à faire valoir, et les conflits armés à répétition qui ont éclaté après 1994 (année de l’arrivée massive des réfugiés rwandais après le génocide des Tutsis) ou les récentes éruptions volcaniques ne sont pas parvenus à entamer son charme.

C’est d’ailleurs sur les couches de la lave solidifiée du Nyiragongo, qui s’était épanché dans la ville en 2002, qu’une bonne partie de la capitale du Nord-Kivu s’est reconstruite, offrant à plusieurs immeubles leur aspect si particulier, en pierres de lave. « Cette couleur noire est devenue une marque de fabrique que l’on aperçoit sur la plupart des infrastructures de la ville », commente Willy Kambale, agent immobilier. « Après l’éruption, les maisons réhabilitées ou construites à Goma ont pris de la hauteur : les premier et deuxième, voire troisième étages d’hier, submergés par la coulée de lave, sont devenus des rez-de-chaussée d’aujourd’hui », précise-t-il.

Patrimoine mondial de l’humanité

Mais le statut touristique de Goma provient davantage du milieu naturel exceptionnel qui l’entoure que de la beauté toute relative de ses constructions. Bâtie sur l’ancien Mont Goma, la ville s’élève au cœur de sites classés par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité. Il en est ainsi du parc national des Virunga, qui regorge d’une faune et d’une flore exceptionnelles et abrite notamment la dernière population de gorilles de montagnes.

« Au-delà de ces considérations, le parc joue [également] un rôle crucial au sein de la communauté avec son fort potentiel économique », explique Mélanie Gouby, journaliste française au centre de la trame narrative du documentaire Virunga, nominé cette année aux Oscars. « Avant la guerre, le tourisme représentait la toute première industrie de la région, ajoute-t-elle. Protéger les gorilles, c’est donc protéger le potentiel économique du parc. » Et, par extension, celui de Goma.

Trésor Kibangula/J.A.

L'artère principale de la ville de Goma, le 25 février 2015. © Trésor Kibangula/J.A.

Ça bouge… un peu !

Avec une jeunesse pleine d’énergie et de créativité, la ville ne cesse d’entreprendre. À l’image de ces tshukudu, trottinettes en bois fabriquées avec les moyens du bord et capables de transporter jusqu’à 300 kg de marchandises pour certains. L’engin, devenu le symbole de la laborieuse capitale volcanique, est omniprésent dans les rues. Au point qu’on lui a même consacré un monument !

Trésor Kibangula/J.A.

Le tchukudu assure le transport des marchandises dans la ville de Goma. © Trésor Kibangula/J.A.

Trésor Kibangula/J.A.

Statue de tchukudu érigée à l'un des ronds points du boulevard Kanyamuhanga, à Goma. © Trésor Kibangula/J.A.

Une imposante statue de tshukudu, dont la construction a été financée par un riche homme d’affaires local, triomphe ainsi au centre de l’un des ronds points de l’incontournable boulevard Kanyamuhanga, qui traverse presque toute la ville. L’une des rares routes en bon état et asphaltée, les autres étant soit caillouteuses soit poussiéreuses. Mais « des efforts sont en cours pour moderniser la voirie urbaine », rassure Roger Malinga, conseiller politique de l’autorité provinciale. Sur fonds propres du gouvernorat, mais aussi avec l’appui de partenaires extérieurs. Même la Mission de l’ONU pour la stabilisation du Congo (Monusco), qui a transféré son quartier général dans la capitale du Nord-Kivu, participe à la réhabilitation de quelques tronçons routiers.

Des gens osent de nouveau investir à Goma

À l’instar de ses routes, Goma connaît aussi un relooking dans le domaine immobilier. De grands chantiers sont visibles un peu partout dans la ville. De superbes hôtels s’alignent tout le long du lac Kivu. Le revers de la médaille, c’est qu’il n’existe pas de plage aménagée pour la population. « Ils construisent partout et n’importent comment », se plaint un riverain. À qui la faute ? Notamment « à l’absence de la planification urbaine », répond Déo Kujirakwinja, enseignant à l’Institut supérieur de tourisme.

Reprise économique

Qu’à cela ne tienne, la reprise économique est bel et bien là. « Des gens osent de nouveau investir à Goma », se réjouit Christophe Kenge, 34 ans. Natif de la ville, celui-ci est rentré l’année dernière dans son « terrain » après plus de 10 ans passés à l’étranger. « Je suis revenu pour apporter ma pierre à la reconstruction de ma ville », affirme ce jeune responsable d’un magasin de prêt-à-porter qui vient d’ouvrir ses portes près du boulevard Kanyamuhanga.

Non loin de sa boutique, c’est l’enseigne « Au bon pain » qui s’était installée l’année dernière. Un symbole fort : il s’agit de la première boulangerie moderne du Nord-Kivu, avec à sa tête un pâtissier recruté à Toulouse, dans le sud de France. Seul bémol : tous les Gomatraciens ne peuvent pas se permettre d’y déguster une tasse de chocolat-chaud à… 2 000 francs congolais (soit deux euros) !

En conséquence, la clientèle ressemble trop souvent à un club d’expatriés. Onusiens et autres chercheurs étrangers travaillant dans la région s’y donnent rendez-vous pour parler droits de l’homme, renouvellement du mandat de la Monusco ou traque en cours des rebelles rwandais des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR).

Un ville-frontière

Le soleil décline, c’est la fin de la journée. Il est temps d’aller tâter le pouls à la frontière rwandaise, à 15 minutes en moto-taxi du centre-ville, à l’endroit que l’on surnomme la « petite barrière ». Nous sommes à Birere, la commune la plus populaire de Goma. Dès 17 heures 30, le rythme s’accélère. Des milliers de personnes, commerçantes pour la plupart, se précipitent pour traverser la frontière avant sa fermeture officielle à 18 heures. Le mouvement est presque à sens unique. Direction : district de Rubavu, au Pays des mille collines. Mais l’attente est parfois longue : côté congolais, le désordre administratif est… plutôt bien organisé.

Policiers et agents de l’immigration s’affairent à se remplir les poches comme ils le peuvent, c’est-à-dire sur le dos des citoyens rwandais et congolais pressés. « Vous devez payer 400 francs congolais [environ 0,4 euros] », grommelle une policière. Sous ses yeux, une proie de dernière minute : un trentenaire, handicapé moteur, qui fait du transport transfrontalier de marchandises sur son vélo à bras. Si une certaine coutume l’autorise à ne pas payer de taxes en raison de son infirmité, il n’est en revanche pas exempté pour les biens qui ne lui appartiennent pas.

« C’est une activité lucrative ici pour les personnes handicapées vivant de part et d’autre de la frontière », explique un agent d’immigration. « Certaines personnes vivant avec un handicap s’organisent même dans des ONG et des associations pour mener à bien leur business entre Gisenyi et Goma », ajoute-t-il, placide derrière ses lunettes de soleil toutes noires.

À quelques centaines de mètres de là, sous le regard impassible des soldats rwandais et congolais commis à la surveillance de leurs frontières respectives, de jeunes congolais jouent au billard « made in Birere ».

Trésor Kibangula/J.A.

Des gamins de Birere en train de jouer sur un billard fabriqué avec les moyens du bord, le 16 février 2015 à Goma. © Trésor Kibangula/J.A.

D’autres s’offrent une partie de football sur un terrain des plus orignaux : la zone neutre entre le Rwanda et la RDC. Ou du moins ce qu’il en reste : ces dernières années, les constructions ont poussé comme des champignons, la réduisant à une simple bande de terre de quelques mètres de large. Côté rwandais, les maisons sont généralement bâties en matériaux durables – il y a même des villas dignes de nouveaux riches. Celles-ci bordent le quartier dit « RCD », l’acronyme de Rassemblement congolais pour la démocratie, un ancien mouvement rebelle, aujourd’hui parti politique congolais, dont certains membres, essentiellement ceux d’expression kinyarwanda, ont acquis des terrains près de la frontière congolaise. Soupçonné de bénéficier du soutien de Kigali – ce que ce dernier a toujours démenti -, le RCD était également accusé dans plusieurs rapports onusiens, voire dans les enquêtes d’ONG spécialisées, d’être impliqué dans l’exploitation illégale des ressources naturelles dans les zones de l’Est qu’il a contrôlé entre 1998 et 2003.

Gisenyi et Goma, comme l’original et sa copie

Côté congolais, en face du beau quartier « RCD », des taudis en bois, parfois en tôle, sont accolés les uns aux autres dans un amas indescriptible. Bienvenue à Birere Makoro ! Le quartier est dépourvu de tout. Pour s’approvisionner en eau par exemple, les riverains doivent traverser la zone neutre. Le voisin rwandais a gentiment aménagé une fontaine à deux pas de chez eux. Pour 20 litres d’eau, comptez deux cents francs rwandais ou congolais (environ 0,2 euros, les deux monnaies sont quasiment équivalentes).

Le couple RCD / Birere Makoro fonctionne un peu comme celui formé par les villes de Gisenyi, au Rwanda, et sa sœur voisine de Goma, en RDC. La seconde paraît comme le prolongement de la première. « Mais en moins bien », tient à relever Anicet Luani, étudiant à l’Unigom, université publique congolaise dans le Nord-Kivu.

« Les routes sont propres et entretenues là-bas, sacs en plastique interdits. Ici, la plupart de nos artères sont poussiéreuses, voire impraticables à certains endroits », explique le jeune homme de 28 ans. « Gisenyi et Goma, c’est comme l’original et sa copie, poursuit-il. Certes, les motards roulent ici avec des casques comme ceux du Rwanda. Mais la ressemblance s’arrête là : car si à Kigali ou à Gisenyi, il s’agit de vrais casques pour assurer la protection du conducteur du taxi-moto et de son passager, chez nous, ce sont des leurres pour éviter les tracasseries de la police de roulage ».

Faites entrer les artistes !

Mais il y a bien un sujet sur lequel la capitale du Nord-Kivu peut être citée en exemple dans toute la région. Celui du dynamisme artistique. Goma vit. Goma vibre. Tous les artistes de la région s’y réunissent par exemple chaque année à l’occasion du Festival Amani. Ils viennent du Rwanda et du Burundi, mais aussi d’ailleurs sur le continent. Le Malien Habib Koité et l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly ont notamment pris part à l’événement en février 2015, réservant au public des spectacles mémorables.

Voir le diaporama : les meilleurs moments du Festival Amani 2015

Depuis mars 2014, les créateurs  et les artistes de Goma ont trouvé un autre repère : Kivu Nuru. C’est une initiative de Mapendo Sumuni, 31 ans. Cette jeune passionnée de mode, responsable de la « maison d’art » explique : « Au départ, je travaillais seule. Mais très vite, je me suis rendue compte qu’il fallait collaborer avec les autres artistes pour mettre également en valeur leurs œuvres. Non seulement, Kivu Nuru promeut les artistes de la ville, mais la plateforme sert également à exposer et à vendre leurs œuvres ». Pour attirer l’attention du public, un défilé de mode, un « dîner en blanc » et un marché de Noël sont organisés chaque année dans la ville.

Trésor Kibangula/J.A.

La maison d'art Kivu Nuru, le 18 février 2015. © Trésor Kibangula/J.A.

Certains artistes espèrent s’installer à Goma. Pam Martens, 30 ans, s’apprête même à y reposer ses valises. Elle a quitté la ville il y a plus de vingt ans pour aller vivre à Bruxelles. Aujourd’hui, styliste, elle est revenue présenter sa collection « King Kongo » lors du Festival Amani. « C’est ma seule façon d’aider : vendre des T-shirts et donner les bénéfices qui en résultent aux associations qui s’occupent notamment des enfants orphelins et victimes de violences », souligne-t-elle.

Gorille couronné mais en larmes, masques rega, effigies de Patrice-Emery Lumumba… La collection « King Kongo » interpelle. Comme les chansons de Robert Paluku, artiste musicien populaire dans la ville de Goma. Trentenaire lui aussi, celui qui se surnomme Robat King se démarque du très dansant ndombolo kinois. « Je fais de l’éducation sociale », s’exclame-t-il, la guitare dans les bras.

Dans mes chansons, je parle de ce qui se passe à Goma

« Dans mes chansons, je parle de ce qui se passe dans ma ville, dans ma province (..), de la sécurité qui est souvent menacée dans le Nord-Kivu », ajoute Robat King avant d’interpréter l’un de ses tubes. Comme beaucoup de monde, le chanteur rejette l’étiquette de « ville-martyre » qui colle à Goma. « C’est [plutôt] une ville d’espoir », soutient l’artiste. Un vent nouveau souffle-t-il enfin dans l’est de la RDC ?