Rwanda : et si Kagamé était un cygne noir ?

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Yann Gwet est un essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Cameroun.

Les parlementaires rwandais votent en faveur d'une pétition demandant une modification constitutionnelle pour permettre à Paul Kagamé d'effectuer un troisième mandat présidentiel, le 14 juillet à Kigali. © Denyse Uwera Kamugwiza/AP/SIPA

Le contraste entre le Burundi et le Rwanda est tout de même saisissant. La chienlit d’un côté, une apparente sérénité de l’autre.

Au-delà de ce constat, il y a la prise de conscience que les pays africains se ressemblent moins qu’on ne le dit et que certains peuples ne vouent pas aux gémonies leurs leaders.

Ah ! J’oubliais. Le calme des Rwandais résulterait de la terreur qu’inspire le Robespierre rwandais. Kagamé plus tyrannique que Nkurunziza.

Livrons-nous à une expérience de pensée pour tester cette idée.

Le Rwanda est une exception dans l’histoire africaine récente. Au lendemain du génocide de 1994, le destin de ce pays d’Afrique de l’Est était scellé : sans aucune ressource, il était voué à rejoindre la longue liste des pays africains dont l’ambition semblait être de rester insignifiants.

Sur les cendres du chaos, le leader rwandais devait bâtir un État moderne et une nation véritable. Simple comme une gageure. Pourtant, 21 ans à peine après l’anéantissement du pays, le Rwanda est l’un des pays les plus prometteurs du continent.

Apprécier à sa juste valeur le parcours du Rwanda est difficile si l’on ne se place pas dans une perspective historique. Les pays occidentaux ont développé des États modernes – impersonnels et efficaces – progressivement à compter de la fin du 17e siècle, soit très tard au vu de leur longue histoire.

Modernisation avant démocratisation

Dans la plupart de ces pays la modernisation des institutions de l’État a précédé la démocratisation. Le contexte de guerres permanentes de l’époque a contraint à ces réformes. L’inexistence du « droit de l’hommisme » a servi de catalyseur.

L’Histoire est politiquement incorrecte. Mais elle est formelle : des formes de dictature ont construit les grandes nations européennes et asiatiques.

L’Allemagne est emblématique de ce phénomène. Sous la pression militaire constante de ses puissants voisins, la Prusse a été contrainte de moderniser un État patrimonial. Débutée vers 1648 après les traités de Westphalie, cette transformation s’est achevée avec l’application des réformes Stein-Hardenberg au début du 19e siècle.

À l’instar de l’Allemagne, et dans des contextes similaires, plusieurs pays européens ont d’abord construit des états efficaces et assuré le règne du droit sur l’arbitraire avant de développer des systèmes démocratiques.

L’unité nationale des grands pays asiatiques et occidentaux est miraculeuse vu d’Afrique. Les tensions ethniques ou religieuses sont ici toujours latentes. Forger une identité nationale c’est en réalité réaliser une utopie. Et pour cause, comme le rappelle Ernest Renan dans « Qu’est-ce qu’une Nation », « l’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours ».

L’émergence d’une nation n’est donc pas un fait naturel – des peuples d’origines et parfois de cultures différentes ne font pas corps spontanément – mais le résultat d’une volonté politique. Et parce que « l’unité se fait toujours brutalement », cette volonté politique a pris, dans l’histoire, les formes de la violence. Mais heureusement, « l’oubli et l’erreur historique sont un facteur essentiel de la création d’une nation », en raison «des faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques ».

L’Histoire est politiquement incorrecte. Mais elle est formelle : des formes de dictature – et non la démocratie – ont construit les grandes nations européennes et asiatiques. La démocratie émancipe les peuples mais rend difficile la construction de structures.

Transformation paisible

Notre époque se distingue des précédentes par le souci que nous accordons à la dignité humaine. C’est incontestablement un progrès. La carrière de dictateur n’a jamais été aussi précaire. Mais le « droit de l’hommisme » est aussi, au regard de l’histoire, une contrainte qui pèse sur les leaders visionnaires de notre période.

Selon le classement 2014-2015 du World Economic Forum, le gouvernement du Rwanda est le plus efficace du continent et le 7e plus efficace au monde. Par ailleurs, tout indique qu’une nation rwandaise prend progressivement forme. Depuis 2000, le pays se transforme radicalement. Sans remous ! Historiquement, cela a quelque chose d’inédit en Afrique.

Ce petit miracle est le fruit du consensus entre le peuple rwandais et son représentant. Les rwandais ont accepté de ne pas être des Hollandais. En contrepartie, Kagamé a promis d’être l’émule de Lee-Kwan Yew.

Avant d’être épris de liberté au sens occidental, les Rwandais sont épris d’ordre, de stabilité, d’opportunités économiques. La liberté véritable découle de ces trois éléments.

Pendant longtemps le consensus était que les cygnes étaient blancs. Et puis l’Australie a été découverte. Avec elle les cygnes noirs. La théorie du Cygne noir a été développée par Nicholas Nassim Taleb pour désigner des phénomènes difficilement prévisibles, et qui pourtant surviennent (l’élection de Barack Obama, par exemple). La métaphore du Cygne Noir est un peu une mesure de notre ignorance.

Nous avons l’habitude des dictateurs en Afrique : ces leaders honnis par leurs peuples et qui s’accrochent au pouvoir au-delà des limites constitutionnelles. Peut-être sommes-nous, avec Paul Kagamé, en présence d’un cygne noir : un leader apprécié par un peuple qui dans sa majorité souhaite qu’il poursuive son œuvre. Si tel est le cas, alors il faudra au minimum en finir avec le dogme de la limitation des mandats présidentiels en Afrique.

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