BCEAO : la grande lessive

Par Jeune Afrique

Une seule gamme de billets dans la zone UEMOA à partir du 1er janvier 2005. © DR

 La Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest a décidé de retirer les billets mis en circulation en 1992. Pas moins de 850 milliards de F CFA sont en jeu. Une vaste opération étalée sur trois mois et demi, du 15 septembre au 31 décembre prochain,

Les ressortissants des huit pays membres de l’Union monétaire ouest-africaine (Umoa) ne disposeront plus que d’une gamme unique de billets de banque à compter du 1er janvier 2005. En attendant, deux séries de billets de même dénomination mais de formats différents cohabitent depuis un an dans cette zone monétaire qui regroupe huit pays d’Afrique occidentale(*), au grand dam de certains usagers. En application d’une décision prise le 22 décembre 2003 par les ministres des Finances, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), institut d’émission de l’Umoa, va procéder, du 15 septembre au 31 décembre 2004, à une démonétisation de la gamme 1992 du franc CFA. L’opération concerne près de 50 % de la circulation fiduciaire actuelle (un billet sur deux a été émis au cours de l’année 1992), représentant la bagatelle de 850 milliards de F CFA. Autrement dit, l’équivalent de la masse monétaire du Sénégal, de deux fois celle du Burkina ou de la moitié de celle de la Côte d’Ivoire.

Pour être précis, il convient d’ajouter que la BCEAO a anticipé l’opération qui démarre ce 15 septembre en organisant dès le 17 août, avec le concours des banques nationales, le « dépérissement » progressif des billets concernés, ce qui a déjà permis de récupérer, début septembre, environ 200 milliards de F CFA. Ce procédé de récupération « naturelle » est moins coûteux, les banques nationales attendant que les billets leur arrivent pour les échanger. Pas de mobilisation de personnel supplémentaire, fonctionnaires ou autres.

Trois mois et demi

Les 78 millions de Béninois, de Burkinabè, d’Ivoiriens, de Bissauguinéens, de Maliens, de Nigériens, de Sénégalais et de Togolais ont donc trois mois et demi pour échanger les fameuses coupures qui cesseront d’avoir cours légal le 1er janvier prochain. Pour cela, ils doivent se rendre dans les établissements bancaires, les bureaux de poste, les perceptions du Trésor, les agences nationales et décentralisées de la BCEAO. À moins que ça ne soit à la rencontre des équipes mobiles qui sillonneront au cours des prochaines semaines les zones rurales équipées, comme il se doit, de détecteurs de faux billets. En contrepartie, ils recevront, selon le cas, de « nouvelles coupures » (mises en service, en réalité, depuis 2003) de 10 000, 5 000, 2 000, 1 000 F CFA, ainsi que des pièces de 500 et de 200 F CFA, présentées comme plus modernes et mieux sécurisées. « Sans verser la moindre commission », précise-t-on au siège de l’Institut d’émission, à Dakar. Cette vaste opération de récupération de fonds mobilisera du monde : agents de la BCEAO, fonctionnaires nationaux, la gendarmerie, la douane, la police de l’air et des frontières. Sans oublier le matériel, bien souvent sophistiqué. Coût : près de 200 millions de F CFA.

À la fin de l’année, les billets récupérés seront regroupés dans chacune des capitales des pays membres, comptés et, pour éviter qu’ils ne soient réintroduits dans le circuit financier, troués avant d’être incinérés. « Cette opération nous offre l’opportunité de nous débarrasser d’une partie des billets usagés, explique un haut responsable de la BCEAO qui requiert l’anonymat. Ailleurs, les billets de banque sont conservés dans des portefeuilles. C’est rarement le cas chez nous, où l’on privilégie la monnaie fiduciaire pour les transactions. Les billets passent donc d’une main à l’autre, et on les manipule sans précaution. Ils prennent très vite un coup de vieux et, avec la poussière, la pluie, les oléagineux, ils deviennent lépreux. On a même parfois peur de les toucher. À moins d’émettre des billets plastifiés, ce qui est inimaginable, on ne peut éviter une rapide dégradation. Avec la généralisation du chéquier et l’avènement des cartes bancaires, la situation devrait s’améliorer… » Un projet visant à généraliser les paiements électroniques dans la zone Umoa devrait prochainement voir le jour. Il est financé notamment par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement. Voilà pour les faits. Restent les questions.

Permettre au citoyen de s’y retrouver

La première s’impose d’elle-même : Quelle est l’utilité de démonétiser le franc CFA ? « On ne peut se permettre d’avoir concomitamment deux gammes de billets en circulation, souligne le responsable cité plus haut. Il fallait tout harmoniser pour faciliter la vie des populations et permettre au citoyen lambda de s’y retrouver. » Certes. Mais pourquoi avoir maintenu en circulation, pendant plusieurs mois, les deux gammes de billets ? « Nous devions nous assurer que les nouvelles coupures seraient bien accueillies, poursuit notre interlocuteur. Ce n’est pas toujours le cas. C’est ainsi que nous avons dû subrepticement retirer du circuit les billets de 2 500 F CFA de la nouvelle gamme parce que les gens n’arrivaient pas à s’y faire. Ce n’est pas la première fois que nous procédons à une démonétisation. Il y a trois ans, nous avions récupéré tous les billets, y compris ceux qui avaient cours depuis l’époque coloniale. L’opération qui démarre le 15 septembre est inédite parce qu’elle concerne des billets relativement récents. » Trois mois et demi, est-ce suffisant pour récupérer 850 milliards de F CFA ? « Nous n’avons pas le choix. À l’expérience, nous avons noté qu’un trop long délai d’échange pouvait favoriser les trafics en tout genre : fausse monnaie, blanchiment de capitaux. »

La précédente opération de démonétisation devait initialement durer une année (du 1er mai 2001 au 30 avril 2002). Mais, devant la difficulté de la tâche, elle a été relancée et prolongée « à titre exceptionnel et dérogatoire » du 17 février au 17 mai 2004. Elle a effectivement touché aussi bien des billets émis après l’indépendance des États membres que ceux mis en circulation par les lointains ancêtres de la BCEAO, tels que la Banque de l’Afrique de l’Ouest ou la Banque du Sénégal, deux établissements privés bénéficiant, à l’époque, du privilège d’émission. Elle a abouti au retrait de 90 % des billets, un « bon » score, à en croire les spécialistes. Avec l’adhésion du Mali à l’Union, en 1984, et de la Guinée-Bissau, en 1997, la BCEAO a également procédé sans couacs majeurs au retrait des unités monétaires de ces deux pays. « Si nous arrivons à faire aussi bien qu’en 2001, nous aurons gagné notre pari », souligne-t-on au siège de la BCEAO.

Criminalisation croissante

La recherche d’une harmonisation de la circulation fiduciaire et la volonté de récupérer les coupures « lépreuses » expliquent-elles, à elles seules, la fébrilité et le branle-bas de combat à la BCEAO ? Même si elle s’en défend, l’institution communautaire espère aussi, par le biais de sa prochaine opération, tarir une bonne partie de l’argent sale qui circule depuis quelques années en Afrique de l’Ouest, surtout dans la frange nord de la Côte d’Ivoire, occupée depuis deux ans par une rébellion armée. On s’en souvient, le 27 août 2002, quelques semaines avant la tentative de coup d’État contre le président Laurent Gbagbo, l’agence nationale de la BCEAO à Abidjan avait été cambriolée et délestée de quelque 3 milliards de F CFA. Un an plus tard, le 24 septembre 2003, c’était au tour de l’agence « auxiliaire » de la BCEAO à Bouaké d’être attaquée par de mystérieux braqueurs qui se sont évanouis dans la nature avec un joli pactole estimé, selon les sources, entre 16 et 20 milliards de F CFA. Une affaire qui n’a toujours pas livré tous ses secrets.

Avec la recrudescence de l’insécurité dans le nord de la Côte d’Ivoire et la criminalisation croissante de la rébellion, plusieurs agences de la BCEAO, notamment à Korhogo, seront également pillées, tout comme la Caisse autonome d’amortissement et la Trésorerie publique de Bouaké, la succursale de la BIAO à Ferkessédougou, etc. Une série de hold-up ordonnés, à l’évidence, par des chefs de guerre devenus de véritables potentats dans leurs fiefs ou par des combattants de plus en plus indisciplinés et furieux de ne pas être payés en retour des sacrifices qu’ils croient avoir consenti au cours de la lutte contre le pouvoir d’Abidjan, alors que leurs dirigeants, devenus pour certains ministres, roulent carrosse, fréquentent les palaces et sont reçus avec les honneurs par les chefs d’État étrangers.

« Nous ne faisons pas cette opération à cause des hold-up intervenus en Côte d’Ivoire, puisque la décision de démonétiser a été, en réalité, prise avant », se défend-on au siège de la « Banque des banques », à Dakar. Sans pour autant dissimuler son plaisir : « Si cela peut permettre de faire sortir de leur tanière les malfaiteurs, ce sera une très bonne chose. S’ils ont en leur possession des matelas de billets, ils vont bien finir par essayer de les échanger. Les séries des billets dérobés sont connues. » Dans ces conditions, pourquoi ne pas avoir démonétisé plus tôt pour éviter qu’une partie de l’argent volé ne soit recyclée dans la zone septentrionale de la Côte d’Ivoire ? « Il est difficile de procéder à une démonétisation dans la précipitation. Il y a un minimum de préparation, des conditions matérielles et de sécurité préalables à remplir… » Comment la BCEAO entend-elle récupérer les billets de la gamme 1992 en circulation entre Bouaké et Korhogo ? « L’opération d’échange concerne, à l’instar des autres membres de l’Umoa, l’ensemble du territoire de la Côte d’Ivoire qui s’étend sur 322 640 km2. Il appartient au gouvernement ivoirien d’en assurer la bonne organisation, au besoin avec le concours des forces onusiennes… »

* Bénin, Burkina, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo.

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