Tchad : à N’Djamena, la terreur a fini par passer

Par - Envoyé spécial

Des soldats tchadiens. © Miguel Medina /AFP ARCHIVES

Lundi, la capitale tchadienne a été touchée par une série d'explosions visant le commissariat central et l'école de police. Au moins 27 personnes ont été tuées.

Deux motos à terre. Des bris de verre. Une paire de sandales abandonnée, des morceaux de tissu déchiqueté. Et une mare de sang qui a déjà commencé à sécher sur la langue de bitume qui sépare le commissariat central et la Direction de la sécurité publique, en plein cœur de la capitale. Les corps, eux, ont déjà été enlevés.

Il faisait lourd et chaud, ce lundi matin, antépénultième jour avant le début présumé du mois de Ramadan, quand une explosion a résonné dans tout N’Djamena. Une, puis deux, peut-être trois. Quatre ? Ceux qui les ont entendues ne savent plus vraiment.

Deux lieux emblématiques du pouvoir tchadien ont été visés en même temps, aux alentours de 09h50. Le commissariat central donc, situé à quelques dizaines de mètres seulement de la présidence, et tout aussi proche de l’ambassade de France. On est là au cœur du dispositif sécuritaire tchadien. Il semble qu’un homme est arrivé devant l’entrée du commissariat – l’a-t-on déposé en voiture ? est-il venu en moto ? les témoignages divergent – puis a activé la ceinture d’explosifs qu’il portait à la taille. Selon un témoin dont la voiture a été tapissée d’impacts et dont la vitre arrière a été soufflée, l’explosion aurait tué trois policiers et deux civils. D’autres sources évoquent une dizaine de morts. La rue a été très vite sécurisée et interdite au public. Une heure après, seules les tâches de sang incrustées dans le sable témoignaient de la violence de l’explosion. Deux heures après, tout avait été inspecté, puis nettoyé.

L’autre théâtre du drame qui s’est joué à N’Djamena ce 15 juin se situe à quinze minutes de là en voiture. L’école de police. C’est ici, dans cet immense complexe qui longe la rue menant à l’hôpital Tchad-Chine, que se retrouvent chaque jour les futures recrues. Peu avant 10 heures, au moment même – à quelques minutes près – où le commissariat central était attaqué, deux hommes se sont fait exploser à l’intérieur de l’école. Il semble, selon une source sécuritaire, que les kamikazes aient pénétré à l’intérieur de l’enceinte (grâce à quel subterfuge ?) et aient actionné les bombes qu’ils portaient lorsqu’ils se sont trouvés au milieu des jeunes hommes et femmes. Quelques secondes plus tard, à dix mètres de là, à l’extérieur, un autre homme semble avoir actionné à son tour sa ceinture d’explosifs. Tous trois pourraient avoir été déposés par un quatrième homme au volant d’un 4×4, selon des habitants du quartier.

Ici, ce sont les mêmes images que devant le commissariat central : des motos à terre, des sandales éparpillées, des bouts de tissus, et des impacts, beaucoup d’impacts, le long du mur. Dans l’hôpital Tchad-Chine situé juste en face, on comptabilisait, vers midi, 19 morts et une soixantaine de blessés, soignés à même le sol pour les moins gravement atteints. Mais les hommes et femmes en sang continuaient d’affluer. Sur des brancards. Ou à l’arrière de pick-ups.

« Toutes les mesures sécuritaires sont prises »

Dans l’après-midi, le gouvernement, qui a organisé une réunion de crise en l’absence du président, Idriss Déby Itno, qui se trouvait en Afrique du Sud pour le sommet de l’Union africaine, a avancé un premier bilan : 27 morts, dont quatre kamikazes, et 101 blessés. « Toutes les mesures sécuritaires sont prises par les forces de défense et de sécurité. Ces mesures sont déjà mises en œuvre. Une cellule de crise a été mise en place par le Premier ministre. La circulation des véhicules à vitre fumé est formellement interdite », dit le communiqué officiel.

Pour les autorités, cela ne fait aucun doute : cette première attaque terroriste sur le sol tchadien est l’œuvre de Boko Haram. Comment penser le contraire, alors que près de 5 000 Tchadiens se battent contre la secte depuis cinq mois, au Nigeria, au Cameroun et au Niger, et que l’état-major de la Force mixte multinationale (8 700 hommes), mise sur pieds dans le but d’éradiquer les insurgés, doit bientôt prendre ses quartiers dans la capitale tchadienne ?

Les responsables diplomatiques et militaires joints à N’Djamena dans l’après-midi penchaient tous pour cette hypothèse. « C’était une éventualité. Et même si l’on ne peut exclure une action d’un autre mouvement, cela ressemble à Boko Haram, expliquait un officier français en poste au Tchad. Le Tchad leur a fait très mal ces derniers mois. »

Ce que cet officier qualifie de « premier attentat de Boko Haram hors du Nigeria » – la première conséquence concrète et visible pour l’ensemble des Tchadiens, tout compte fait, de l’engagement du Tchad au Nigeria pour combattre la secte jihadiste – va « changer l’équation », estime-t-il. Les autorités tchadiennes avaient renforcé les mesures de sécurité ces derniers mois, depuis qu’Idriss Déby Itno avait déclaré la guerre aux hommes d’Abubakar Shekau, en janvier. Elles les ont encore un peu plus accentuées les heures suivant le double-attentat. Tout au long de l’après-midi, les sirènes ont hurlé. Les hommes en armes ont pris position. Le quartier de la présidence a été bouclé. Le ballet des hélicoptères s’est accéléré. Les habitants, qui pour la plupart ont vaqué à leurs occupations les heures suivant le drame, s’attendaient à une nuit agitée. « Ce soir, vous ne me verrez pas. Je ne sors pas, indiquait l’un d’eux. Il va y avoir des descentes un peu partout ».