Nigeria : enlevées par Boko Haram, jusqu’à ce que la mort les sépare

Des anciennes captives de Boko Haram délivrées par l'armée nigériane dans la forêt de Sambisa. Ici dans le camp de Malkohi, à Yola, le 3 mai 2015. © Afolabi Sotunde/Reuters

Des centaines de femmes ont été enlevées, abusées et souvent mariées de force... Beaucoup sont enceintes aussi. Comme d'autres auparavant, Boko Haram utilise le viol comme arme de guerre.

Des femmes meurtries et déboussolées, violées pendant des semaines, régulièrement, peut-être même méthodiquement, et pour certaines mises enceintes par des combattants de Boko Haram. Ce n’est pour l’heure qu’une image assez floue, mais les premiers bruits qui nous viennent des zones jadis occupées (et encore menacées) par la secte dans le nord-est du Nigeria laissent à penser qu’ici, comme ailleurs dans le passé, a été mise en oeuvre une « stratégie de terreur par le sexe ».

C’est le New York Times qui, le premier, a émis cette hypothèse. Le 18 mai, le quotidien américain a publié un reportage de son correspondant en Afrique de l’Ouest. Adam Nossiter s’est rendu dans le camp de Dalori, près de Maiduguri, où s’entassent plus de 15 000 déplacés. « Des centaines de femmes et de filles captives de Boko Haram ont été violées, dans le cadre de ce que des officiels et des humanitaires décrivent comme une stratégie dont le but est de dominer les populations rurales et même de créer une nouvelle génération de jihadistes au Nigeria », écrit le reporter.

Plus au sud, à Yola, où l’armée nigériane a conduit des dizaines de femmes et d’enfants arrachés aux griffes de Boko Haram fin avril, le constat est similaire. L’ONU estime que sur les 700 personnes libérées, 300 sont des femmes ou des jeunes filles, dont un bon nombre sont enceintes.

Voilà trois ans à peine que les femmes sont devenues un « enjeu » dans cette partie du monde. Avant, « elles n’entraient pas en ligne de compte, si ce n’est comme victimes collatérales », affirme un officier des renseignements d’un pays voisin. Tout a changé lorsque, début 2012, la Joint Task Force, l’unité de l’armée nigériane chargée de traquer la secte, a procédé à des arrestations massives dans l’entourage des leaders de Boko Haram. Elle n’a pas fait dans la dentelle : près de 200 femmes et enfants ont été mis au cachot, parmi lesquels l’épouse d’Abubakar Shekau, le chef du groupe jihadiste. Fidèle à sa réputation, Shekau a prévenu dans une vidéo postée sur le web en septembre 2012 : « Maintenant que vous avez enlevé nos femmes, attendez de voir ce qui va arriver aux vôtres ! »

L’année suivante, Boko Haram multiplie les enlèvements d’hommes, mais surtout de femmes et d’enfants – chrétiens généralement. Il s’agit de constituer une monnaie d’échange, de « punir » celles qui suivent l’enseignement des « Occidentaux » et de les convertir. Mais au fil des mois, « l’utilité » des prisonnières change de nature. Il n’est plus question de les échanger, mais de s’en servir – comme esclaves, combattantes ou objets sexuels.

Rapts de masse

J.A.

Où sont passées les jeunes-filles de Chibok ? © Que sont devenues les jeunes filles de Chibok ?

L’enlèvement des lycéennes de Chibok, en avril 2014, a provoqué l’émoi bien au-delà du Nigeria. Cela reste, à l’heure actuelle, le rapt le plus spectaculaire opéré par la secte. Mais ce n’était ni le premier ni le dernier. Deux mois plus tôt, les jihadistes avaient enlevé 25 femmes dans la ville de Konduga. Deux mois plus tard, 20 femmes (et 3 hommes) seront kidnappées près de Chibok. Depuis, les Nigérians assistent à un flot ininterrompu de rapts de masse. Qui a entendu parler de l’attaque de Katarko, dans l’État de Yobe, le 6 janvier ? Ce jour-là, les « fous de Dieu » ont enlevé 218 personnes, dont 134 femmes et jeunes filles.

L’inflation des rapts semble avoir suivi celle des massacres. Les estimations vont de 500 à 2 000 femmes prises dans les griffes de la secte ces dernières années. Amnesty International, qui a publié un rapport sur ce phénomène en avril, évoque 500 enlèvements rien qu’entre novembre 2014 et février 2015. « Après la conquête d’une ville, Boko Haram rassemblait les femmes et les jeunes filles dans de grandes maisons gardées, explique l’ONG. Les plus âgées étaient la plupart du temps relâchées, les plus jeunes mariées de force, parfois après le paiement d’une dot. » Celles qui ont refusé le mariage ou les rapports sexuels dans le mariage se sont exposées à des violences et à des menaces de mort. À une fille de 15 ans affirmant être trop jeune pour être mariée, un commandant aurait rétorqué, en lui montrant sa fille de 5 ans : « Si elle a été mariée l’année dernière, comment pourrais-tu être trop jeune, toi, pour être mariée ? » Kidnappée en septembre 2014, Aisha (nom d’emprunt), 19 ans, a raconté à Amnesty son calvaire : « J’ai été violée plusieurs fois quand j’étais dans le camp. Parfois, ils étaient cinq, parfois trois, parfois six. C’était toujours la nuit… Certains étaient de ma classe ou de mon village. Ceux qui me connaissaient étaient encore plus brutaux avec moi. »

Un rapport de l’ONU publié le 23 mars compare les objectifs de Boko Haram à ceux de l’organisation État islamique, en Irak et en Syrie. « Les violences sexuelles commises par les groupes extrémistes procèdent des discriminations et de la déshumanisation fondées sur le sexe, y lit-on. Pour ces groupes qui aspirent à accéder au statut d’État, la maîtrise de la procréation féminine est capitale afin de bâtir une nation. » Selon Zainab Hawa Bangura, chargée de la question à l’ONU, « les violences sexuelles font partie intégrante de leur stratégie de domination et de reproduction », et Boko Haram ambitionne de « donner naissance à une nouvelle génération élevée à son image ».

Ce n’est pas un hasard si, le 14 avril 2014, les hommes de Shekau ont attaqué le lycée de Chibok : dans cette région très majoritairement musulmane, la ville représente un îlot de chrétienté. Human Rights Watch (HRW) affirme que les femmes enlevées ont été ciblées, parce qu’étudiantes ou chrétiennes. Ainsi, elles ont été contraintes à la conversion. Toutes, chrétiennes et musulmanes, ont aussi subi une intense propagande : une éducation religieuse basée sur l’enseignement du fondateur de la secte, Mohamed Yusuf, tué en 2009. Certaines ont même été envoyées dans des camps d’entraînement pour acquérir les techniques de la guerre asymétrique : maniement des armes et des explosifs, attaques de villages… L’une d’elles, détenue dans un camp à Gullak et citée par Amnesty, raconte : « Ça a commencé trois semaines après notre arrivée dans le camp. Ils nous ont montré comment nous habiller pour cacher une bombe et la faire exploser. Puis ils ont commencé à nous envoyer en opération. Je n’ai tué personne, mais j’ai incendié des maisons. »

Endoctrinées, droguées, manipulées ?

Des femmes comme armes de destruction massive ? L’impensable est une réalité depuis quelques mois au Nigeria, où ce sont des femmes qui ont réalisé la plupart des derniers attentats-suicides. Elles opèrent souvent sur des marchés, où elles passent inaperçues et font le plus de dégâts. Le 10 janvier, une femme se fait exploser sur un marché de Maiduguri : 20 morts, 18 blessés. Le 15 février, à Damaturu, une femme actionne la charge explosive qu’elle porte sous ses vêtements dans une gare routière : 10 morts, 30 blessés. Une semaine plus tard, le kamikaze est une fillette de 7 ans : 7 morts. « On s’attendait à l’utilisation de femmes, mais pas aussi souvent, confie une source sécuritaire à Abuja. C’est devenu une stratégie chez Boko Haram. Avec le hijab, elles peuvent plus facilement cacher les ceintures d’explosifs. »

Ces kamikazes sont-elles des adeptes endoctrinées depuis des années ou des femmes récemment enlevées, puis droguées ou manipulées ? « Impossible à dire, indique notre source. On ne sait rien, ou presque, des adeptes de la secte. Ni leur nombre, ni le rôle qu’ils jouent dans les opérations militaires. » Dans les rangs des femmes ayant échappé à Boko Haram, on raconte l’histoire d’une dénommée Yakwada, l’épouse d’un chef local de la secte, qui aurait, devant témoins, tranché la gorge d’un jeune homme. Elle aussi, dit-on, aurait été violée. Par un subordonné de son mari.

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