Chinafrique : ce que cache la doctrine

À Brazzaville, un étudiant de l'université Marien-Ngouabi discute avec son professeur de mandarin © Xinhua/Zuma/REA

Corruption, pillage, exploitation... On a longtemps accusé les Chinois de reproduire en Afrique les travers des anciens colons. Alors que Pékin affiche sa volonté de normaliser ses relations avec le continent, qu'en est-il vraiment ?

Quand des avions congolais made in China survolent son village de Madibou, l’abbé Fulbert Youlou doit se retourner dans sa tombe. Anticommuniste farouche, le premier président du Congo, auteur de J’accuse la Chine en 1966, n’aurait pas vu d’un bon oeil l’expansion inéluctable du géant asiatique, devenu en 2009 le premier partenaire commercial du continent. Mais depuis le pamphlet du président en soutane, un demi-siècle a passé.

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La Guerre froide n’est plus, et le capitalisme à la chinoise de Xi Jinping a remplacé l’idéal collectiviste de Mao Zedong. Exit le communisme, vive le yuan ! Le "rêve chinois", ainsi que le vend le président, a conquis une large part de l’Afrique, où la quasi-totalité des pays (exceptés le Burkina, São Tomé-et-Príncipe et le Swaziland) a abandonné ses relations avec Taïwan pour s’attirer les faveurs de Pékin.

Source: Embassypages.com

Quinze ans après le premier Forum sur la coopération sino-africaine, la République populaire est plus présente que jamais. Entre 2003 et 2013, les investissements directs étrangers (IDE) en provenance de Chine sont passés de 74,8 millions à 3,3 milliards de dollars (entre 64,2 millions et 3 milliards d’euros, soit 5,8 % de la totalité des IDE en Afrique) ; les échanges commerciaux, eux, ont atteint 210 milliards de dollars en 2013.

Selon l’économiste Jean-Raphaël Chaponnière, de l’Asia Centre (Paris), les groupes chinois s’arrogent "40 % des grands contrats" d’infrastructures. Et c’est loin d’être fini. Le mémorandum sur les transports signé en janvier avec l’Union africaine à son siège d’Addis-Abeba – lui-même construit par les Chinois – ouvre la voie à des chantiers pharaoniques pour relier toutes les capitales d’Afrique.

Pour Zhang Ming, le vice-ministre chinois des Affaires étrangères, c’est "l’accord du siècle". Déjà plus de 2 000 entreprises chinoises interviennent dans 50 pays et ont achevé plus de 1 000 projets, dont 2 200 km de voies ferrées et 3 530 km de routes. Pas moins de 1 million de Chinois travaillent sur le continent, dont 300 000 en Afrique du Sud. Malgré ces chiffres vertigineux, les sommes injectées sur le continent ne représentent que 3,1 % du total des investissements chinois à l’étranger.

L’Asie et les États-Unis restent prioritaires, devant l’Afrique. Mais en sortant de son pré carré asiatique, l’empire du Milieu s’est exposé aux critiques : non-respect des législations, corruption, main-d’oeuvre carcérale, connivence avec les dictateurs, diplomatie du béton… Autant d’accusations relayées par les autres puissances, qui voient leurs parts de marché fondre comme neige au soleil.

"La Chine est un concurrent agressif, pernicieux et sans aucune morale", s’alarmait ainsi un diplomate américain en 2010 dans un câble révélé par WikiLeaks. Face à ces attaques, Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères, a affirmé en janvier : "Nous ne suivrons jamais les pas des colons occidentaux et notre coopération ne se fera jamais au détriment des intérêts de l’Afrique." Mais les faits sont têtus.

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Ces derniers mois, de nombreux scandales ont éclaté : ainsi de l’autoroute est-ouest en Algérie (construite sur des dessous-de-table), des conditions de travail des employés locaux (grèves en Tanzanie, au Togo…) ou, ces derniers jours, de la publication d’une enquête de Greenpeace sur la pêche illégale des flottes chinoises au large du Sénégal et de la Guinée. Le système mis en place par Pékin pour décrocher des marchés (pétrole contre infrastructures, prêts liés à l’intervention d’entreprises chinoises…) a aussi attiré les critiques des bailleurs de fonds traditionnels.

"C’est un faux problème", juge Jean-Raphaël Chaponnière, dont l’ancien employeur, l’Agence française de développement, s’est plaint de voir une partie de son aide captée par les Chinois. "Si les prêts chinois étaient soumis à des appels d’offres, ceux-ci auraient probablement été remportés par des entreprises chinoises, car elles sont les moins chères", affirme l’économiste. Réfutant le terme de "Chinafrique", dénonçant la Françafrique, Pékin ne se différencie pourtant pas tant que ça de l’ancien colon. Derrière les contrats d’État à État se cachent parfois des intermédiaires sulfureux, comme Sam Pa.

Cet homme d’affaires installé à Hong Kong est considéré comme la tête de pont des premiers contrats pétroliers obtenus par la Chine en Angola, pays dont il a fini par adopter la nationalité. Pékin dément, mais les liens entre la compagnie pétrolière angolaise (Sonangol), la société de Sam Pa (Queensway Group) et l’entreprise publique chinoise Sinopec sont évidents. L’homme aurait tissé ses relations avec Luanda à la fin de la guerre civile (1975-2002) en servant d’intermédiaire dans la vente d’armes chinoises au clan des vainqueurs, le MPLA de José Eduardo dos Santos.

Armes

La non-ingérence affichée par Pékin se fissure donc. Dans La Chinafrique (Grasset, 2008), les journalistes Serge Michel et Michel Beuret relatent cette autre anecdote : depuis le Soudan, les Chinois auraient été à la manoeuvre, en 2006, pour armer et lancer les hommes des Forces unies pour le changement (FUC) à l’assaut de N’Djamena, avec l’objectif de renverser le président tchadien, Idriss Déby Itno.

La rébellion échoue de peu, grâce à l’intervention française. Qu’importe : le Tchad rompt ses relations avec Taïwan et accueille à bras ouverts la Chine, qui construira en 2011 une raffinerie qu’elle exploite encore aujourd’hui. Le pan militaire est peu connu mais, outre la vente d’armes (légale ou illégale), "la Chine est plus impliquée que jamais sur la sécurité à l’international, à mesure que ses intérêts progressent dans le monde", note Alex Sullivan, spécialiste américain des questions de défense.

Elle est déjà largement engagée dans les missions de l’ONU. Sur les 2 900 militaires chinois répartis à travers le monde, 2 675 sont déployés en Afrique : au Mali, au Soudan, en RD Congo, au Liberia, au Sahara occidental… L’armée prévoit même d’implanter une base à Djibouti, aux côtés des Américains, des Français et des ennemis de toujours, les Japonais.

"Ce projet ne s’inscrit pas comme une opposition, mais comme une volonté de rentrer dans le jeu, rapporte Thierry Pairault, économiste à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris). Depuis longtemps déjà, des navires chinois croisent dans le golfe d’Aden pour lutter contre la piraterie." Mais pour "rentrer dans le jeu", Pékin doit se résoudre à "jouer le jeu". Ce virage a été clairement amorcé lors de la tournée africaine de Xi Jinping en 2013. Dans la foulée, la machine diplomatique s’est mise en marche.

En mai 2014, le Premier ministre Li Keqiang appelle les entreprises chinoises opérant en Afrique à se conformer aux lois et règlements locaux. Un changement s’opère aussi auprès des populations locales. Ainsi, à Dakar : "On a eu des problèmes il y a quelques années, quand les commerçants sont venus s’installer boulevard du Centenaire, se souvient Momar Ndao, le président de l’Association des consommateurs du Sénégal. Mais aujourd’hui, tout est rentré dans l’ordre. Globalement, ils sont bien intégrés.

Et c’est ainsi dans toute la sous-région." Thierry Pairault confirme : "Depuis deux ou trois ans, on assiste à une normalisation des relations sino-africaines." Certains grands projets sont même menés de concert avec des entreprises occidentales. C’est le cas par exemple du pétrolier Cnooc avec le français Total et le britannique Tullow. Associés sur le lac Albert, les trois partenaires ont signé un accord avec l’Ouganda pour la construction d’une raffinerie et d’un pipeline.

Et le 15 mai, lors de sa rencontre avec Li Keqiang à Pékin, Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, a indiqué plancher sur "l’élaboration d’actions en commun sur des marchés tiers, qu’il s’agisse de marchés asiatiques ou africains". Et si à l’image des hordes de travailleurs chinois se substituait celle de millions de touristes pékinois en sandales ?Voici une nouvelle esquisse de la Chinafrique, à laquelle croit China Southern Airlines.

Le 5 août, la compagnie ouvrira la première ligne aérienne directe entre l’empire du Milieu et le continent africain ; elle reliera Canton et Nairobi trois fois par semaine. De son côté, Air China lancera le 30 août la ligne Pékin-Johannesburg puis, le 26 octobre, Pékin – Addis-Abeba.De quoi dépasser les 1,5 million de touristes annuels qu’accueille actuellement l’Afrique. Fulbert Youlou peut néanmoins reposer en paix : le yuan a définitivement remplacé Le Petit Livre rouge

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