Chine : Xi Jinping, rouge et libéral

Xi Jinping, président de la République populaire de Chine depuis le 14 mas 2013. © AFP

Le président de la République populaire, Xi Jinping, est un curieux mélange des genres qui déteste les extrêmes. Pour réaliser son "rêve chinois" - restaurer la grandeur du pays -, il dispose de deux armes : la réforme et la rigueur.

Il fait tellement bonhomme avec son visage lisse et rond ! Et pourtant, l’ancien Premier ministre français Jean­-Pierre Raffarin, qui s’y connaît en matière de "crocodiles", affirme que le maître de la Chine, Xi Jinping, "dépasse tous les autres" dans le marigot politique. Est-il vraiment ce président "normal" qui dîne pour 2,50 euros dans un restaurant de la chaîne Qingfeng à Pékin et qui envoie sa fille étudier sous un nom d’emprunt à Harvard ? Ou bien le dirigeant brutal qui conteste avec des canonnières quelques îlots perdus au Japon ou aux Philippines et dénonce : "Certains étrangers au ventre plein n’ont rien de mieux à faire que nous montrer du doigt. Un : la Chine n’exporte pas la révolution. Deux : elle n’exporte ni la famine ni la pauvreté. Trois : elle ne vient pas vous embêter." Circulez, il n’y a rien à critiquer !

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Une sacrée lame, Xi, qui s’est affûtée dans l’adversité, comme il l’a reconnu lui-même. Car ce "prince rouge" revient de loin. "Prince", il l’est de naissance, en 1953, puisque son père, Xi Zhongxun, est un compagnon de Mao durant la Longue Marche, mais avec un esprit indépendant qui lui vaut de tomber en disgrâce dans les années 1960. Son fils est alors contraint de quitter l’école de l’élite dite du "1er août" et de dénoncer son père, patron déchu de la propagande, sous la menace des Gardes rouges. Le voilà fils d’un "ennemi du peuple" et envoyé dans un coin perdu du Shaanxi (Centre) où l’on crève de faim au point de manger des écorces et des herbes. Pendant sept ans, il construit des murs, des routes et fait la lecture de textes maoïstes aux paysans illettrés.

D’autres que lui auraient viré contre-révolutionnaires. Au contraire, Xi fait de nécessité vertu et décide de devenir plus rouge que les rouges. Neuf fois sa demande d’adhérer au Parti communiste chinois (PCC) est rejetée. La dixième est la bonne. Il entre sur recommandation de son chef de village à l’université Tsinghua de Pékin, où il obtient un diplôme de chimie. Son père, réhabilité en 1978, lui met le pied à l’étrier au ministère de la Défense. Il choisit de prendre des responsabilités en province, plutôt que de faire carrière dans la capitale, affichant un goût qui ne lui passera pas pour la modestie et la frugalité. Ces deux qualités lui vaudront de gravir tous les échelons du Parti jusqu’au 15 novembre 2012, date à laquelle il en est nommé secrétaire général, la présidence de la République lui revenant l’année suivante. Pas de génie, mais de la méthode, une grande capacité à ne pas se faire d’ennemis et l’appui de l’ancien président Jiang Zemin, qui contribue à sa victoire finale.

MANDARINS

Xi est un curieux mélange qui marie le libéralisme économique de son maître à penser, Deng Xiaoping ("L’économie privée est devenue une plante exotique avec des caractéristiques chinoises dans le jardin du socialisme", dit-il), et un attachement viscéral au PCC, qui l’a pourtant martyrisé. Il a longuement étudié la chute du Parti communiste d’Union soviétique. Il abhorre Mikhaïl Gorbatchev et déclare à son sujet : "Lors de l’effondrement de l’URSS, personne ne s’est comporté en homme digne de ce nom." Il admire Vladimir Poutine, qui a rendu son honneur à la Russie.

Il déteste les extrêmes. Il parle de "mettre en cage le pouvoir" confisqué par les mandarins communistes, mais ne cède pas pour autant aux modernistes, auxquels il rappelle que "trente années de politiques de réforme ne contredisent pas les trente années précédentes". Il construit peu à peu son "rêve chinois", qu’il propose de partager avec l’Afrique et le monde entier. Ce rêve est très concret : sauver la République populaire de Chine et le PCC avant qu’ils ne soient engloutis par la corruption, la pollution, les troubles irrédentistes et le ralentissement économique ; et, bien sûr, restaurer la puissance chinoise. Donc réformer, développer, sécuriser.

C’est d’abord la lutte contre la corruption qui mobilise son énergie. "Monsieur Propre" prévient les "tigres" et les "mouches" qu’il ne tolérera plus qu’on s’approprie les fonds publics. "Promettez, martèle-t-il, de ne pas faire profiter votre femme, vos enfants, vos proches, vos collègues de votre pouvoir." Il conseille de limiter son repas à "quatre plats et une soupe" et de se coucher tôt. Fini les cadeaux des entreprises étrangères ! Ceux qui dépassent les bornes sont punis. Quelque 182 000 membres du PCC, les "mouches", font l’objet d’enquêtes pour corruption. Les "tigres" prennent le chemin de la prison : Bo Xilai, le chef de file des nouveaux maoïstes, Zhou Yongkang, le patron de la sécurité, le lieutenant-général Gu Junshan… Au passage, Xi embastille tous ceux qui s’opposent à lui : 44 journalistes, des défenseurs des droits de l’homme, des éditeurs et des blogueurs rebelles.

GRIFFES

Et qu’on ne lui parle pas de démocratie, avec ses libertés formelles et bien des désordres ! Il est l’initiateur de campagnes d’opinion contre les valeurs occidentales. Les médias accusent Microsoft, Cisco et Intel d’être à la solde des intérêts américains. Il augmente fortement le budget des armées : + 11,2 % en 2012, + 10,7 % en 2013 et + 12,2 % en 2014, afin de doter la Chine des griffes qui lui permettront de se faire respecter. Selon certains sondages secrets, cette rigueur et ce nationalisme lui valent un taux d’approbation populaire de 80 %, d’autant qu’il adoucit la férule maoïste : il assouplit la règle de l’enfant unique et ferme les camps de rééducation par le travail.

Reste son talon d’Achille : l’économie. Xi doit gérer deux mouvements qui mettent en péril "l’harmonie" dans un pays de plus en plus inégalitaire. D’une part, le ralentissement de l’économie chinoise est inéluctable : sa croissance est passée de 14 % en 2007 à moins de 7 % cette année. D’autre part, la perte de compétitivité de la main-d’oeuvre chinoise oblige le gouvernement à abandonner le modèle du "tout export" qui a fait sa fortune (4 000 milliards de dollars de réserves, soit 3 600 milliards d’euros) et à trouver dans la consommation domestique un moteur se substituant aux investissements. Gare aux troubles sociaux !

Pour l’instant, Xi surclasse son prédécesseur, Hu Jintao, en visibilité comme en dynamisme. Mais il aura fort à faire pour vaincre la résistance passive d’une administration chinoise habituée depuis des siècles à annihiler les décisions impériales qui ne lui conviennent pas. Il lui faudra un deuxième mandat de cinq ans, à partir de 2017, et la même poigne d’acier pour que son règne figure dans l’Histoire comme celui qui non seulement a rendu à la Chine sa première place mondiale (c’est fait), mais l’a aussi débarrassée des démons (corruption, drogue, clanisme, conservatisme) qui avaient précipité sa décadence au XIXe siècle. Et ça, c’est beaucoup plus compliqué, même pour quelqu’un que les souffrances ont forgé dans les "terres jaunes" du Shaanxi.

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