Les cent premiers jours de M. Buhari

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

On attend beaucoup de lui, probablement trop. Il a été élu haut la main, le 28 mars dernier, à la présidence du Nigeria, et le voilà, depuis ce vendredi 29 mai, investi dans cette haute fonction.

L’ex-général Muhammadu Buhari a aujourd’hui 72 ans. Cet ex-putschiste et ex-dictateur renversé en 1985 a repris les rênes de son pays, cette fois par la voie démocratique, à laquelle on le dit sincèrement rallié : ne s’est-il pas déjà présenté trois fois, sans succès, avant sa victoire du 28 mars ? Quoi qu’il en soit, son mandat commence avec le mois de juin. Ses cent premiers jours, d’ici donc à la mi-septembre, nous diront s’il a pris le bon départ avec l’équipe qu’il a rassemblée autour de lui.

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Prions pour qu’il en soit ainsi, car l’enjeu est considérable pour le Nigeria lui-même et pour le continent africain tout entier. Avec ses 174 millions d’habitants – 15 % des Africains – et ses 510 milliards de dollars de revenu annuel, soit près du quart de celui de l’Afrique, le Nigeria est en effet de loin le plus grand pays d’Afrique et sa première économie. S’il va mal, l’ensemble du continent, et singulièrement l’Afrique de l’Ouest, ne peut pas aller bien.

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 On l’a oublié, mais ce vétéran de la politique nigériane qu’est Muhammadu Buhari avait été ministredu Pétrole de sonpays de 1976 à 1978. Il a donc exercé la fonction au lendemain du premier choc pétrolier de 1974, point de départ du boom de ce qu’on a appelé " l’or noir" et il a consolidé la Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC), équivalent de la Sonatrach algérienne et de la Petrobras brésilienne. Commes ses deux soeurs, elle souffre aujourd’hui de gigantisme, de mauvaise gouvernance et de
corruption.

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Le Nigeria, dont M. Buhari vient de prendre la tête, est lui-même, dans son ensemble,malade des principales richesses de son sous-sol : le pétrole et le gaz, dont il est le principal exportateur africain. Au fil des décennies, il est devenu, lui aussi, dépendant de ses exportations d’hydrocarbures : en 2014, elles ont représenté 15 % du PIB, 70 % des recettes budgétaires et 90 % des entrées de devises.

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Or, depuis près d’un an, le pétrole et le gaz se vendent moins bien, leur prix a baissé de 50 % environ, et l’on ne prévoit pas, à terme prévisible, d’amélioration de cette situation défavorable aux grands pays exportateurs d’or noir. Les deux graphiques ci-dessous sont plus éloquents que le plus long des discours.

Source : Financial Times

Être grand exportateur de pétrole a longtemps été perçu comme une bénédiction, au point que l’on enviait les pays dont le sous-sol regorgeait de cette source de richesse et de puissance. Mais, aujourd’hui, ils sont nombreux en Afrique à se sentir "dans la nasse du pétrole". Ils ne se sont pas industrialisés, ont sacrifié à ce "veau d’or" leur agriculture et font figure désormais de cigales imprévoyantes.

Parce qu’ils sont, comme le Nigeria, très peuplés, l’Algérie et l’Angola sont exposés, à moyen terme, s’ils ne renouvellent pas leurs équipes au pouvoir, à de graves convulsions sociales. Mais parce qu’il vient de placer à sa tête un homme d’action et d’expérience, réputé pour son intégrité et qui a promis de s’entourer, au gouvernement et à la direction des États fédéraux, des meilleurs et des plus brillants, le Nigeria, lui, a une chance sérieuse de s’en tirer.

Muhammadu Buhari a déjà indiqué que son gouvernement s’attaquerait en priorité aux deux principaux maux : l’impuissance de l’armée, incapable jusqu’ici d’éliminer Boko Haram, et le détournement des revenus pétroliers, dont une partie importante – entre 12 et 18 milliards de dollars par an – se volatilise avant d’arriver dans les caisses de l’État. Ira-t-il jusqu’à privatiser la NNPC, comme on le lui conseille ? Il a en tout cas des marges de manoeuvre limitées – les réserves en devises sont de 30milliards de dollars, soit cinq mois d’importation – et peu de temps pour obtenir des résultats.

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Les Nigérians lui ont donné leurs votes et leur faveur, voient en lui leur sauveur. Mais ils ne lui garderont le soutien qu’ils luiont accordéques’ils sentent d’ici au mois de septembre qu’ils ont fait le bon choix. "Le test de la capacité d’un homme d’État est son aptitude à reconnaître le véritable rapport des forces et à s’en servir, a écrit Henry Kissinger. Mais l’épreuve décisive, c’est son aptitude à obtenir le soutien populaire pour accéder au pouvoir. Et à le garder pour s’y maintenir."

Dans lemême ordre d’idée, Gamal Abdel Nasser observait : "Être un leader, c’est facile. Il suffit de connaître les aspirations de la masse et de les crier plus fort que tout le monde. Être un bon leader est plus difficile: il faut convaincre la masse de vouloir ce qui est réellement le meilleur pour elle.Dans tous les cas, il faut connaître, être accepté, et suivi."

 

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