L’Afrique en marche vers la COP21

L'Afrique est particulièrement vulnérable au changement climatique. © AFP

Alors que se profile la 21ème conférence des parties (COP21) qui se déroulera à Paris du 30 novembre au 15 décembre, l'Afrique se mobilise et fourbit ses armes pour préparer au mieux un événement qui, selon ses organisateurs, doit permettre d'arriver pour la première fois à un accord contraignant en matière de lutte contre le dérèglement climatique. Deux forums à vocation sous-régionale ont été organisés en quelques semaines sur le continent.

Djibouti a accueilli du 1er au 3 mai, le premier East Africa Environment Risk & Opportunities, suivi de la sixième édition du Forum international Green Business de Pointe-Noire, sous l’égide des pouvoirs publics congolais et de la CEEAC. D’autres événements du genre vont se tenir tout au long de cette année, dans divers endroits du continent, avec l’espoir qu’au final, les 54 Etats africains arrivent à déterminer une position commune qui leur permettra de peser vraiment lors des débats qui s’annoncent d’ores et déjà difficiles.

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La capitale djiboutienne a accueilli pendant deux jours, une conférence de haut niveau, avec des experts internationalement reconnus dans leurs domaines, à commencer par les directeurs des départements de recherches environnementales des universités américaines de Yale et Berkeley. Ils sont venus présenter en exclusivité leurs premières modélisations concernant l’évolution du climat dans la sous-région sur le prochain siècle. Avec des températures qui pourraient augmenter jusqu’à 7°C d’ici à 2100, les défis qui attendent les pays de la Corne s’annoncent déjà compliqués à relever dans l’une des zones parmi les plus déshéritées de la planète. « Il faut réfléchir à une intégration régionale écologique », a plaidé Ismaïl Omar Guelleh, lors de son discours d’ouverture.

Le président djiboutien a profité de l’événement pour confirmer la mise en place d’un observatoire sur l’environnement censé permettre aux chercheurs de la sous-région d’échanger sur leur travail, « pour proposer des solutions adaptées à la réalité de nos pays », a insisté le chef de l’Etat. Il peut s’appuyer pour cela sur l’expertise reconnue du Centre d’études et de recherches de Djibouti (CERD), notamment en matière d’énergies renouvelables où le pays dispose d’un véritable potentiel.

« Nous devons absolument tirer parti de nos atouts », a ajouté Nabil Mohamed Ahmed, le ministre djiboutien de l’Enseignement supérieur et de la recherche, grand organisateur d’un événement qui, selon lui, a justement pour but « d’aider nos pays à saisir les opportunités qui se présentent », en travaillant au développement des économies vertes et bleues.

Le programme proposé quelques semaines plus tard à Pointe-Noire a repris le même nuancier de couleur. Seule différence notoire, il s’est surtout concentré sur la question de la protection des forêts, essentielle dans cette partie du continent. Placé sous le haut patronage du ministère congolais de l’économie forestière et de la Chambre de commerce et de l’industrie de Pointe-Noire, ce forum a certes été plus brouillon que celui de Djibouti, mais il s’est révélé être, au fur et à mesure des débats, une formidable caisse de résonance des préoccupations environnementales des pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC), dans l’optique de la COP21.

Comme dans la Corne quelques semaines plus tôt, les participants tirent la même conclusion : « c’est en travaillant ensemble que nous parviendrons à nous faire entendre lors des négociations », a déclaré Honoré Tabuna, le représentant de la CEEAC. En attendant les subventions qu’elle espère obtenir pour financer son virage vers une économie verte, la sous-région ne reste pas inactive. Le gouvernement congolais a profité de l’événement pour présenter son vaste plan de reboisement des forêts. Le pays prévoit de planter un million d’hectares durant la prochaine décennie, même si le financement et le calendrier du programme restent pour l’instant flous. De son côté la CEEAC a annoncé la création d’un Fonds de développement pour l’économie verte en Afrique centrale. Doté dans un premier temps de 20 milliards de francs CFA, il pourrait être mis en place avant la fin de cette année, si les chefs d’Etats en confirment le principe dans les tous prochains mois. Et constituer un signe fort de l’implication africaine sur la protection de l’environnement, à quelques semaines du rendez-vous parisien.

Nabil Mohamed Ahmed, ministre djiboutien de l’enseignement supérieur et de la recherche. 

Le président Ismael Omar Guelleh a annoncé durant la conférence la création d’un observatoire régional de l’environnement. Pouvez-vous en détailler le fonctionnement et quand doit-il voir le jour ?

Dès que possible, avant la fin de cette année très certainement. La priorité est de mettre en place le cadre institutionnel, au sein de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad) car cet observatoire a évidemment une vocation sous-régionale. Nous sommes prêts à héberger cette structure, ouverte à l’ensemble des chercheurs de nos pays voisins, dans les locaux de notre Centre d’études et de recherches de Djibouti (CERD). Cet observatoire devrait être financé dans un premier temps par les pays membres, avec l’appui d’organismes internationaux comme le programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE). Nous comptons également y associer nos partenaires présents lors du forum, comme les universités américaines de Yale et Berkeley ou l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Comment avez-vous réussi à faire venir d’aussi prestigieuses universités à Djibouti ?

Cela fait plusieurs années qu’en tant que ministre, j’ai eu la chance de rencontrer les responsables des questions environnementales de ces différentes institutions, qui montrent un très grand intérêt pour ce qui se passe dans notre région. Ils ont compris que certains événements touchant aujourd’hui la Corne de l’Afrique, comme l’augmentation des températures, la chute des niveaux de précipitations, le déplacement des populations, concernent également les autres régions du monde.

Diriez-vous qu’en organisant ce forum, Djibouti renforce son leadership régional sur les questions climatiques ?

En plus de son potentiel énorme en matière d’énergies renouvelables, notre pays abrite le siège de l’Igad, qui doit se construire autour d’idées partagées et d’intérêts commun comme sur la question climatique par exemple. L’urgence aujourd’hui est de définir ensemble nos priorités et d’aller à Paris en décembre pour la COP21 avec des solutions clairement identifiées. Si tout le monde en Afrique, s’inscrit dans cette logique, alors nous pourrons avancer très vite. Il faut montrer au reste de la planète que l’Afrique dispose d’un vivier de chercheurs très compétents, formés dans les meilleures universités et qui peuvent proposer des solutions susceptibles d’intéresser le monde entier. J’espère maintenant que la COP21 nous permettra d’obtenir des avancées significatives et ne se résumera pas à un événement de plus.

Sylvestre Didier Mavouenzela, président de la Chambre de commerce, d’industrie, d’agriculture et des métiers de Pointe-Noire (CCIAM)

Pourquoi est-ce dans la ville de Pointe Noire que se déroule depuis six ans ce forum ? 

Parce que notre bureau s’est depuis de nombreuses années positionné sur la question du développement de l’économie verte. Nous sommes conscients des enjeux environnementaux et des opportunités d’affaires qu’ils peuvent également générer pour nos entreprises. L’Afrique doit se mobiliser pour éviter une fracture écologique qui lui serait encore plus fatale qu’ailleurs dans le monde. C’est également une excellente occasion de montrer les initiatives prises par le secteur privé congolais pour préserver son environnement, des petites PME aux filiales locales des grands groupes internationaux présents dans notre ville.

Une démarche un peu à l’opposé de l’image de Pointe Noire bâtie sur le secteur des hydrocarbures ? 

Je n’y vois aucune contradiction. Au contraire, cela symbolise certains changements de pratiques, plus respectueuses de l’environnement, de la part des grandes compagnies pétrolières, comme la quasi-disparition du torchage sur Pointe Noire et la réutilisation de ces gaz dans les deux centrales construites en périphérie de la ville. C’est également un point de rencontre privilégié entre les représentants de ces grands opérateurs et la société civile, elle aussi invitée à ce forum pour faire entendre ses positions et partager ses expériences. Grâce à ce forum, la municipalité de Pointe-Noire réfléchit, avec le soutien de la CCIAM et des autres acteurs clés de la ville, aux solutions à apporter aux multiples problèmes environnementaux auxquels sont confrontés ses habitants. Je dirais que Pointe-Noire est certainement aujourd’hui la ville de la sous-région la plus investie sur les questions écologiques.

Pourquoi avoir fait du financement le thème principal de cette sixième édition ? 

Parce que c’est certainement actuellement le problème numéro un. Et je suis très satisfait de voir que la CEEAC a profité de ce forum pour annoncer la création de son fonds pour l’économie verte. Le principe en était déjà depuis longtemps défendu au sein de l’institution, il est dorénavant officialisé et sanctuarisé. Les choses avancent donc et c’est une très bonne nouvelle. Ce type de réunion est de toute façon toujours très intéressant, car c’est en discutant, en se réunissant, qu’émergent les solutions. Surtout cette année, dans le cadre de la COP21, l’Afrique a intérêt à multiplier ce type de rencontre si elle veut arriver en décembre, avec une position et des solutions communes. Ce sera à mon avis, le seul moyen pour notre continent de pouvoir peser sur les négociations de Paris.