Polémique : « Much loved », le film de Nabil Ayouch, ne sera pas diffusé au Maroc

Écrit par Marlène Panara

Le réalisateur marocain Nabil Ayouch © Angela Weiss/Getty Images North America/AFP

Déjà sujet à polémique en raison du sujet qu’il traite, le film de Nabil Ayouch reste au cœur des débats après que le gouvernement marocain, emmené par les islamistes du Parti pour la Justice et le Développement (PJD), a annoncé son interdiction.

Mis à jour le 28/05.

Le film du réalisateur marocain, "Much loved" ou "Zine li fik" ne sera pas projeté dans les salles obscures marocaines : c’est la décision ferme et inattendue publiée dans un communiqué du ministère de la Communication, parvenu à la MAP le 25 mai 2015. La raison évoquée ? "Le film comporte un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l’image du Maroc." Les cinq extraits dévoilés sur Youtube, qui compte pour l’un d’entre eux plus de deux millions de vues en une semaine,  auraient-ils donc suffi à faire interdire le film tout entier ? Pas si simple.

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Ces courts teasers sont les amorces d’une immersion au cœur de la prostitution marocaine, où le spectateur est invité à suivre le parcours de quatre travailleuses du sexe : Randa, Soukaïna, Hlima et Noha, jouée par l’actrice Loubna Abidar. D’une vérité poignante, les images illustrent une situation taboue au Maroc. Toujours selon le communiqué de la MAP, c’est "suite aux conclusions d’une équipe du Centre cinématographique marocain qui a regardé le film lors de sa projection dans le cadre d’un festival international, [que] les autorités marocaines ont décidé de ne pas autoriser sa projection au Maroc".

Nabil Ayouch, qui s’est exprimé sur Médias24,  s’est dit "peiné" de cette censure dont il est victime. Il précise de plus que cette décision tombe alors même que la demande de visa d’exploitation pour son film n’a pas encore été faite au Maroc. Et la polémique de rebondir : interdire un film bien avant la demande du réalisateur à l’exploiter est-il légal ?

Pour le site telquel.ma, le ministre de la Communication, Mustapha El Khalfi, enfreint tout simplement l’article 25 de la Constitution, qui énonce que "sont garanties les libertés de pensée, d’opinion et d’expression sous toutes ses formes. Sont garanties les libertés de création, de publication et d’exposition en matière littéraire et artistique et de recherche scientifique et technique". De plus, le site accuse le ministre de transgresser le pouvoir du Centre cinématographique marocain (CCM), qui selon la loi marocaine, peut lui seul, de par la décision d’une commission, interdire ou non une œuvre cinématographique.

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La controverse, qui croît chaque jour un peu plus, est relayée sur les réseaux sociaux, devenus les lieux d’expression des "anti" et des soutiens à Nabil Ayouch et à son film. Les tweets et les commentaires Facebook pullulent, qu’ils soutiennent la position du gouvernement ou au contraire l’équipe du film. Sur Twitter, un hashtag a été créée pour défendre le réalisateur marocain : #jesuisNabil épingle ainsi les tweets des Marocains désirants de voir "Much Loved" diffusé au Maroc. 

Ces tweets de soutien s’opposent aux réactions des "anti", qui pour une partie d’entre eux, usent d’arguments nationalistes. Ils craignent ainsi que l’image de leur pays soit écornée à l’étranger et reprochent à Nabil Ayouch de travestir la réalité. Pour d’autres, qui expriment un point de vue religieux, le film est irrespectueux envers l’Islam, et serait une menace à la pratique de la religion. Enfin, certains jugent le film simplement vulgaire et dépravant, ils n’hésitent pas d’ailleurs à s’en prendre violemment à son actrice principale, Loubna Abidar.

 

Ce qui me touche le plus en toi c’est ton audace. Tu trouves tjrs quoi dire tu te crois forte mais à vrai dire tu es une…

Posted by Amina Derraji on mardi 26 mai 2015

Plusieurs pages Facebook contre le film ont même été créées. L’une d’elle appelle au boycott du film, et à s’unir "pour l’honneur de la femme marocaine". Une autre proposait la signature d’une pétition, en faveur de l’interdiction du film au Maroc.

© Tous contre nabile ayouche Much Loved – Zin li fik/Facebook

 

© Pétition contre le film Much Loved – Zin li fik/Facebook

La polémique, qui offre son lot de réactions violentes et de dires non fondés, met en lumière les travailleuses marocaines du sexe. Or le plus vieux métier du monde compte de plus dans ses rangs des jeunes filles de plus en plus jeunes : d’après une étude de l’Organisation panafricaine de lutte contre le sida (OPALS), 59, 4 % des prostituées marocaines ont été payées pour la première fois entre 9 et 15 ans.

Une autre étude, menée en 2011 par le ministère marocain de la Santé et dont les résultats ont été publiés sur Médias24, estime qu’il y aurait environ 19 000 prostituées rien que dans les quatre grandes villes marocaines d’Agadir, Fès, Rabat et Tanger. Cette même étude précise que 70 à 96 % de leurs clients sont marocains.

Extrait du film "Much Loved", qui totalise plus de 2 millions de vues

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