Finance islamique : l’Afrique convertie au sukuk

Un sukuk contient souvent jusqu'à 300 pages de documents, selon un expert. © Glez

L'Afrique du Sud et le Sénégal ont émis leur première obligation islamique. La Côte d'Ivoire, le Niger et le Nigeria pourraient les suivre. Mais l'opération reste complexe.

L’engouement pour les sukuks s’intensifie au sud du Sahara. Moins d’un an après la levée par le Sénégal de 100 milliards de F CFA (152 millions d’euros) et par l’Afrique du Sud de 500 millions de dollars (390 millions d’euros) de ces obligations compatibles avec les règles de la charia, le Niger et la Côte d’Ivoire ont signé des accords avec la Société islamique pour le développement du secteur privé (ICD) pour l’émission de respectivement 150 et 300 milliards de F CFA de sukuks d’ici à 2020. Et selon Khaled Al-Aboodi, président de l’ICD, le géant nigérian devrait suivre le mouvement. La Tunisie, elle, a déjà autorisé l’émission de 525 millions de dinars (environ 240 millions d’euros) de sukuks avant la fin de l’année.

Les raisons d’un tel intérêt sont nombreuses. L’émission de sukuks, en monnaie étrangère notamment, « permet aux États de diversifier leurs sources de financement et d’attirer des détenteurs d’actifs qui n’investiraient pas dans les obligations classiques, notamment ceux du Moyen-Orient et des États asiatiques », relève Mohamed Damak, chef de la division finance islamique de l’agence de notation Standard & Poor’s. En effet, lors de la levée sud-africaine, environ 59 % des investisseurs venaient de cette région, contre 25 % d’Européens et 8 % d’Américains.

>>>> Lire aussi : Ahmad Mohamed Ali : « La finance islamique n’est pas réservée aux musulmans »

Référence

L’émission de sukuks peut aussi permettre le développement de la finance islamique en créant « un point de référence pour les autres émetteurs locaux, qu’il s’agisse de sociétés ou de collectivités territoriales », poursuit l’analyste. Et pour Qudeer Latif, associé et responsable mondial de la pratique finance islamique au sein du cabinet Clifford Chance, qui a conseillé le Sénégal et l’Afrique du Sud, « il existe un lien étroit entre le développement du marché des sukuks et celui de la finance islamique ».

Si elles représentent aujourd’hui à peine 1 % du marché des eurobonds, les émissions de sukuks ont connu une croissance exceptionnelle, de moins de 20 milliards de dollars d’émissions en 2005 à 116,4 milliards en 2014. Mais de la déclaration d’intention à la réalisation de l’emprunt, il y a un pas. L’Afrique du Sud a mis trois ans à identifier l’actif auquel l’obligation émise en 2014 est adossée. Son identité n’a toujours pas été révélée. Quant au projet de développement lié au sukuk lancé par Dakar en juillet 2014, il n’est toujours pas connu. Et si la Corée du Sud, l’Égypte, le Mexique, le Kazakhstan, le Kenya, les Philippines et la Thaïlande ont annoncé l’émission de sukuks, ces projets sont restés lettre morte.

On a émis pour 116,4 milliards de dollars d’obligations compatibles avec la charia en 2014.

Cette situation s’explique notamment par la complexité des sukuks : des règles doivent être introduites pour assurer la transférabilité et éviter la double taxation (à l’achat et à la vente) des actifs sous-jacents. Et, parce que leur rendement est calculé en fonction de celui des actifs sous-jacents, les risques encourus par les investisseurs diffèrent de ceux liés aux obligations classiques, ce qui demande parfois de mettre en place des mécanismes contractuels pour couvrir notamment leur destruction. Alors que le contrat d’émission d’un eurobond compte quelques dizaines de pages, « un sukuk contient souvent jusqu’à 300 pages de documents », explique Mohamed Damak.

Sans surprise, le coupon (c’est-à-dire le taux d’intérêt) d’un sukuk est généralement plus élevé (de 20 à 40 points de pourcentage en moyenne) que celui d’obligations « classiques ». Interrogé par Reuters en mars, Khaled Al-Aboodi estimait que, dans le cas des États africains, seuls les sukuks d’un montant supérieur à 200 millions de dollars étaient économiquement viables.

Mais pour Mustapha Mourahib, responsable de Clifford Chance en Afrique du Nord et de l’Ouest, il s’agit moins du degré de sophistication financière du pays que de la réglementation en vigueur. « Le Maroc est un marché financier très développé, pourtant le royaume n’a pas encore émis de sukuk. C’est avant tout une décision souveraine. »

>>>> Maroc : le parlement adopte définitivement la loi sur les banques islamiques

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici