Niger – Putsch de Seyni Kountché : et si la France n’y était pour rien ?

Séyni Kountché (à d.) © Collection J.A

On croyait tout savoir de la chute du président Diori, en 1974. Mais des archives encore confidentielles suggèrent que le putschiste Seyni Kountché a pris tout le monde de court. Y compris Paris.

Dix-huit ans que Jacques Foccart a quitté ce monde. Pourtant, son fantôme rôde toujours dans les décombres de la Françafrique. Le "Monsieur Afrique" de trois présidents français (de Gaulle, Pompidou et Chirac) avait livré ses vérités au crépuscule de sa vie.

Aujourd’hui, ce sont ses archives qui parlent. Et qui remettent parfois en question certaines vérités que l’on pensait établies. Le coup d’État de Seyni Kountché et d’un quarteron de sous-officiers, au Niger, en 1974, en est un exemple.

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En juin 2014, soit plusieurs mois avant la publication d’une partie des archives Foccart, un chercheur hollandais bien connu à Niamey, Klaas van Walraven, avait commis dans la revue Politique africaine (n° 134) un article polémique sur ce putsch qui avait provoqué la chute de Hamani Diori et la mort de son épouse.

Curieusement, son enquête, fondée sur l’analyse d’archives qui n’ont pour l’heure pas été rendues publiques (elles le seront en 2024) et auxquelles il a eu accès grâce à une dérogation, est restée jusqu’ici confidentielle.

Que dit-elle ? Tout le contraire de ce que l’on croit savoir au Niger depuis quarante et un ans : que ce coup d’État, la France ne l’a pas fomenté, qu’elle l’a subi et qu’elle a même tenté d’y mettre un terme.

Piliers

Retour en arrière. Nous voilà en 1974. Hamani Diori, qui ne dut son ascension qu’à Jacques Foccart et à Félix Houphouët-Boigny, dirige le Niger depuis son indépendance. Il est, avec Houphouët et Omar Bongo, l’un des piliers de ce que l’on nommera plus tard la Françafrique.

Mais son étoile a pâli tant au Niger (où il doit faire face à une crise économique et alimentaire et à la défiance des militaires) qu’en France, où le pouvoir s’irrite de certaines de ses prises de position.

Diori s’est rapproché de la Libye. Il a même signé un accord de défense avec Mouammar Kadhafi, après avoir soutenu le pouvoir fédéral nigérian contre les sécessionnistes du Biafra que la France aidait.

Diori indispose aussi la France au sujet de l’uranium, décidé qu’il est à en obtenir un prix bien plus élevé et à s’allier, pour ce faire, à Bongo. À Paris, on parle d’"ingratitude" et même de "trahison".

Aussi, quand, dans la nuit du 14 au 15 avril, vers 2 heures du matin, le chef d’état-major, Seyni Kountché, un ancien sous-officier de l’armée coloniale française, prend le pouvoir, tous les regards se tournent vers Paris.

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Dix ans plus tard, Diori, à peine libéré, conforte cette thèse dans Jeune Afrique (n° 1235) : "On ne me fera jamais croire que les Français n’étaient pas au courant !" Il s’est par la suite rétracté. Selon Foccart, il aurait regretté "de s’être laissé intoxiquer et d’avoir été injuste".

Foccart lui-même a toujours nié avoir planifié sa chute. Le tombeur de Diori, Seyni Kountché, l’a également réfuté. Mais la religion des Nigériens était faite. Aujourd’hui encore, on croit, à Niamey, à l’implication de la France, y compris parmi les historiens.

"Je ne peux pas penser que la France n’est pas à la base de ce putsch, qu’elle n’a pas joué un rôle. Si elle ne l’a pas suscité, elle l’a cautionné", précise l’un des historiens les plus réputés du pays, Mamadou Djibo, enseignant-chercheur à l’université de Niamey.

Une ligne téléphonique spéciale reliait la chambre du président à l’ambassade de France, et un plan d’évacuation du chef de l’État, baptisé "opération Cheval noir", était prévu en cas d’urgence.

"Comment les Français, qui étaient partout à l’époque, dans toutes les administrations, dans l’armée, dans les renseignements, ont-ils pu ne pas être au courant ?" s’interroge un intellectuel nigérien. Les tenants de cette thèse citent le froid qui s’était installé entre Paris et Niamey, à cause du Biafra, de la Libye, de l’uranium…

Ils rappellent aussi que la France disposait à l’époque d’une force de frappe suffisante pour contrecarrer les plans de l’armée nigérienne (elle disposait d’une base à Niamey, où stationnaient 450 hommes), ainsi que du cadre juridique qui lui aurait permis d’intervenir, comme elle le fit en 1964 au Gabon.

Une ligne téléphonique spéciale reliait la chambre du président à l’ambassade de France, et un plan d’évacuation du chef de l’État, baptisé "opération Cheval noir", était prévu en cas d’urgence. Les archives Foccart exhumées par Klaas van Walraven semblent démontrer le contraire.

Non seulement, écrit le chercheur, "les Français n’étaient pas impliqués dans le coup, mais ils furent totalement pris par surprise lors de cet événement". Van Walraven l’explique par une série de défaillances du dispositif de renseignement français et les précautions prises par les putschistes pour "duper" les nombreux coopérants présents dans le pays.

Les officiers de l’assistance militaire technique "n’ont rien su de ce qui se préparait. La surprise a été totale", câblera plus tard l’ambassadeur français. Van Walraven va plus loin, en révélant qu’il a été envisagé à Paris d’envoyer les troupes.

"Durant les deux premiers jours après le putsch, écrit-il, les Français ont même considéré la possibilité de défaire les putschistes et revenir à la situation ex ante et/ou de sauver Diori par le déploiement de forces basées principalement en France.

" Les archives, soutient-il, montrent que les étapes logistiques nécessaires à une intervention militaire ont été enclenchées. Des avions ont été mobilisés et des troupes mises en alerte. Selon un télégramme retrouvé dans le fonds Foccart, les parachutistes devaient se rendre à N’Djamena via la base d’Istres, et de là attendre l’ordre de "poursuivre mission sur Niamey ou de retour en France".

Establishment gaulliste

Cependant, ce plan fut vite abandonné – dès son deuxième jour d’existence, le 16 avril. Il était trop tard pour agir, constate le chercheur. Mais c’est surtout le contexte politique français qui expliquerait l’inaction de Paris.

Pompidou avait rendu l’âme, et Alain Poher, le président du Sénat, assurait l’intérim. Difficile, dans ces conditions, de lancer une opération militaire. Surtout que ceux qui l’entourent, lors d’une réunion de crise le 15 avril au Sénat, n’y sont pas favorables.

Pierre Messmer, le Premier ministre, un ancien administrateur colonial, est depuis longtemps partisan de laisser les Africains régler leurs problèmes entre eux. Foccart, que Poher ne porte pas en haute estime, a beau évoquer un "hold-up inadmissible" et soutenir le principe d’une intervention, il n’est pas entendu.

Comme pour muscler son argumentation, van Walraven rappelle que le nouveau maître du pays, Seyni Kountché, redoutait une intervention française et qu’il obtint, quelques semaines plus tard, le départ des troupes françaises et le démantèlement de leur base.

Une semaine après le putsch, l’ambassadeur français écrivait ceci au ministre des Affaires étrangères, Michel Jobert : "Nous devons certes regretter le président Diori, en dépit des difficultés qu’il nous a parfois causées. C’était un ami fidèle."

Pour van Walraven, Diori fut renversé "non pas à cause de Paris, mais parce qu’il n’avait pas suffisamment pris conscience que, en dernière analyse, il dépendait de ceux qui l’avaient mis au pouvoir, c’est-à-dire l’establishment gaulliste".

Selon l’historien Jean-Pierre Bat, grand spécialiste des années Foccart et qui a la charge d’une partie de ses archives, le Nigérien fut aussi une victime collatérale de la perte d’influence de Foccart. La mort de Pompidou a en effet marqué la fin de son "empire", lequel était déjà en déclin depuis quelques années. 

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