Affaire Sonatrach-Saipem : Bedjaoui face à la justice italienne

Capture d'écran de la notice de recherche de Farid Bedjaoui sur le site internet d'Interpol © J.A.

Impliqué dans une affaire de corruption internationale touchant les géants pétroliers Sonatrach et Saipem, l'homme d'affaires doit maintenant faire face à la justice italienne.

Depuis sa luxueuse résidence d’Emirates Hills à Dubaï, Farid Bedjaoui attend des nouvelles d’Italie. Sous le coup de deux mandats d’arrêt internationaux lancés par les justices italienne et algérienne en 2013, il s’est réfugié aux Émirats arabes unis.

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Au tribunal de Milan a commencé le 13 mai une étape cruciale pour son avenir. Devant la juge Alessandra Clemente défileront huit dirigeants de la firme pétrolière italienne Saipem, filiale du groupe ENI, les deux avocats de Bedjaoui, Roberto Pisano et Giuseppe Staiano, et l’équipe du procureur Fabio De Pasquale.

Au coeur de cette audience préliminaire, une affaire de corruption et de blanchiment présumés liée à des contrats d’une valeur totale de 8 milliards d’euros obtenus par Saipem auprès du pétrolier algérien Sonatrach ces dix dernières années.

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Au terme d’une enquête internationale qui aura duré près de quatre ans, les magistrats italiens accusent Farid Noureddine Bedjaoui, 46 ans, de nationalités algérienne, canadienne et française, d’avoir servi d’intermédiaire pour l’obtention de ces contrats contre 197,9 millions d’euros de commissions.

Selon les procureurs, une part de ce pactole a servi à corrompre des responsables de Saipem ainsi que Chakib Khelil, ex-ministre algérien de l’Énergie et des Mines réfugié aux États-Unis.

Une autre partie aurait permis d’acquérir des oeuvres d’art et des biens immobiliers en France, aux États-Unis, au Canada, aux Émirats ou aux Bahamas. Si la juge, qui a accordé un mois à la défense pour étudier le dossier, validait les accusations de De Pasquale, Bedjaoui pourrait écoper de lourdes peines.

Si en revanche Clemente concluait que les pièces à conviction ne constituent pas des preuves probantes, il pourrait s’en tirer avec des peines financières plutôt légères au regard du scandale.

L’histoire commence en février 2011 lorsque le parquet de Milan lance des investigations sur ces fameux contrats. Lors de la perquisition du domicile de Pietro Varone, ex-dirigeant de Saipem poursuivi dans cette affaire, les magistrats découvrent des documents liés à une convention signée le 17 octobre 2007 par Saipem avec la firme Pearl Partners, domiciliée à Hong Kong et appartenant à Farid Bedjaoui, neveu de Mohamed Bedjaoui, ancien ministre algérien des Affaires étrangères.

Elle lui assure 3 % de commissions sur les contrats que les Italiens obtiennent auprès de Sonatrach.

Paru dans El Watan en 2013

Prouesse

Bedjaoui fait des merveilles pour ses nouveaux amis de Saipem. Jusque-là largement distancée par ses concurrents américains, français ou britanniques, la firme aligne les projets.

Entre 2007 et 2009, sept contrats sont signés. Aucune multinationale présente en Algérie ne réussira une telle prouesse. Farid Bedjaoui vend cher ses prestations : sur 197,9 millions d’euros, 77,3 millions sont liés à un seul contrat, portant sur la construction d’un train de gaz naturel liquéfié obtenu en 2008 pour 4,5 milliards de dollars (2,9 milliards d’euros).

Au fur et à mesure que les contrats tombent, l’argent est viré sur des comptes à Hong Kong et à Singapour avant d’être redirigé vers des banques émiraties, suisses, françaises ou luxembourgeoises.

Les auditions de plusieurs responsables de Saipem ont permis de mettre au jour un système de redistribution mis en place par Bedjaoui au profit de pontes de la firme italienne et d’intermédiaires algériens.

Les commissions rogatoires internationales lancées au Liban, en Suisse, au Luxembourg, en Algérie et en France renforcent les soupçons en révélant un patrimoine financier et immobilier considérable.

À Paris, l’enquête pour blanchiment de capitaux lancée en mai 2013 par le parquet de Nanterre aboutit à la saisie à titre conservatoire de deux appartements de Bedjaoui dans le 16e arrondissement.

16ème Arrondissement de Paris où Bedjaoui serait propriétaire immobilier. ©BoyanTopaloff/AFP

On y découvre des tableaux de l’Américain Andy Warhol et des Espagnols Salvador Dalí et Joan Miró. Outre ses comptes bancaires, les Français mettent la main sur une villa "aussi grande qu’un château" à Ramatuelle, dans le sud-est de la France.

Enfin, l’Office central français de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales arraisonne début 2014 un yacht de 43 mètres acheté pour 6,5 millions d’euros.

Ve Avenue

Mais ses emplettes ne s’arrêtaient pas là. À New York, Bedjaoui a acquis – par l’entremise de l’avocat français Yam Attalah, qui défend les intérêts d’Omar Habour, homme d’affaires et ami intime de Chakib Khelil – trois appartements.

Le premier, situé sur la célèbre Ve Avenue de Manhattan, a coûté 28 millions de dollars, les deux autres 26 millions au total. Sollicité par J.A., Yam Attalah (dont les locaux ont été perquisitionnés) a refusé de répondre.

Originaire d’Oujda, au Maroc, mais ayant fait fortune en Algérie et en France, Omar Habour a été très choyé. À en croire le dossier d’accusation, il a bénéficié d’un virement de 34,3 millions de dollars sur un compte de Bank Audi Saradar, à Beyrouth.

Et il n’est pas le seul. Mohamed Réda Hemche, directeur de cabinet du PDG de Sonatrach entre 2001 et 2009 et neveu de Khelil, a perçu près de 2 millions d’euros. Il s’est réfugié à Lugano, en Suisse.

Pour les magistrats, tout ce beau monde a pour dénominateur commun Chakib Khelil. Maître des hydrocarbures algériens jusqu’à sa disgrâce en 2010, il est soupçonné d’être l’un des grands bénéficiaires de ce système de blanchiment et de rétrocommissions.

Selon l’un des prévenus, Khelil a rencontré Bedjaoui et des dirigeants de Saipem à Paris et à Milan pour évoquer les contrats en cours de négociation en Algérie et les modalités de rétribution des intermédiaires.

Dans ses bureaux "cosy" du boulevard Saint-Germain, à Paris, Emmanuel Marsigny, l’un des avocats de Bedjaoui, balaie ces accusations d’un revers de la main. Son client n’a jamais contesté le montant des prestations facturées à Saipem : "Elles ont été déclarées aux impôts italiens."

Tout comme il ne nie pas que Réda Hemche ait perçu "moins de 2 millions de dollars" de la part de Bedjaoui. "Mais l’enquête n’a pas fait de lien entre ce virement et les contrats de Saipem en Algérie."

Le reste des allégations du procureur ? Du vent ! "Les commissions rogatoires n’ont rien donné, avance Me Marsigny. L’examen des comptes de M. Bedjaoui n’a jamais établi qu’il a payé M. Khelil. Rien dans ce dossier ne permet de l’accuser de corruption ou de blanchiment d’argent. Si le procès est équitable, il sera lavé de touts soupçons." À voir.

Comment Farid Bedjaoui, père de sept enfants, marié à une riche héritière libanaise, est-il devenu ce "facilitateur" qui a permis à Saipem de trouver la martingale en Algérie ? Issu d’une famille aussi aisée que connue, ce diplômé de HEC Montréal se lance dans l’importation de café avec ses frères Réda et Ryad dans les années 1990 avant d’opter pour le conseil financier.

En 2003, Chakib Khelil lui confie un portefeuille de 2 milliards de dollars. Une somme qu’il fait fructifier via sa société de courtage située à Dubaï. Quatre ans plus tard, son carnet d’adresses s’étant étoffé, Bedjaoui propose ses services à Saipem.

"Ils avaient besoin d’être accompagnés pour répondre aux appels d’offres de Sonatrach, note l’un de ses avocats. Il avait l’expertise nécessaire." Sauf que Bedjaoui n’a que très rarement mis les pieds à Alger durant la période où ces contrats litigieux ont été obtenus.

"Pour prétendre jouer les intermédiaires sur des projets qui se chiffrent en milliards de dollars, il faut une fine connaissance du système politique algérien, des relais puissants au sein de Sonatrach, voire des connexions dans l’establishment militaire, tranche un haut cadre de la compagnie publique. Je doute qu’un trentenaire ayant passé l’essentiel de sa vie en France, au Canada et aux Émirats réunisse tous ces atouts."

La firme italienne Saipem, du groupe ENI, a remporté 7 contrats pour une valeur totale de 8 milliards d’euros. © Allessandro Bianchi/Reuters

Mohamed Meziane, PDG de Sonatrach entre 2003 et 2010, poursuivi dans le cadre de l’affaire Sonatrach I, jure n’avoir jamais croisé Bedjaoui. Ni en Algérie ni à l’étranger. "J’ai découvert son existence dans la presse, expliquait Meziane récemment. Lors des discussions sur les contrats, le patron de Saipem daignait à peine me serrer la main."

Pietro Varone snobait-il le patron de Sonatrach parce qu’il était en contact direct avec Khelil et Bedjaoui ? Ce dernier doit-il in fine sa réussite à ses liens privilégiés avec l’ex-ministre et son neveu, Hemche, considéré comme le véritable artisan des affaires de corruption qui entachent la réputation du géant pétrolier ?C’est sur ces liens de connivence et la destination finale des 197,9 millions d’euros perçus par Bedjaoui que les juges de Milan vont tenter de faire la lumière. 

 

Quand le golden boy voulait négocier

C’était en août 2013, peu après le lancement de mandats d’arrêt contre lui. Depuis son refuge émirati, Farid Bedjaoui sollicite les services de Caroline Lépinay, conseillère en gestion de crise. Décision est prise de lancer une opération de médiation et de conciliation avec les juges italiens. À Milan, lors d’une réunion, sont présents un avocat et un personnage au rôle déterminant dans la défense de Bedjaoui : Maha Kaddoura, sa belle-mère libanaise. L’experte en communication propose de confier le dossier à Vittorio Virga, avocat proche de Silvio Berlusconi. "Mais d’autres avocats et la belle-mère ont annulé la démarche, confie une source proche du dossier. Ils ont changé de stratégie et attaqué de front le procureur Fabio De Pasquale." À Paris, un autre avocat rompu aux affaires politico-judiciaires est approché pour tenter une démarche similaire en direction d’Alger. Là encore, l’initiative échoue à cause des multiples interventions de l’entourage de Bedjaoui, notamment de son frère Réda, véritable fondé de pouvoir. Au cours de l’automne 2013 et de l’hiver 2014, l’homme d’affaires accepte de s’exprimer dans la presse. Objectif : redorer son image et donner sa version des faits. Là encore, l’action capote. "Ceux qui l’entourent ne souhaitent pas le voir choisir la voie de la communication, confie Caroline Lépinay, qui n’assure plus le conseil de Bedjaoui. Je déplore qu’on ne puisse pas entendre ses vérités."

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