Libye : Matug Aborawi dans l’arène espagnole

Enfant, il dessinait sur tous ses livres malgré la désapprobation de ses parents. © Juan Manuel Castro-Prieto/J.A.

Fasciné par l'Andalousie, blessé par la guerre dans son pays, cet artiste d'origine libyenne peint l'actualité méditerranéenne.

Lorsque la faculté des beaux-arts de Tripoli lui octroie une bourse pour l’étranger au début des années 2000, le jeune professeur d’arts plastiques Matug Aborawi n’hésite pas une seconde sur sa destination. Ce sera l’Espagne. "J’ai toujours aimé la peinture espagnole, Goya et Picasso sont mes deux grandes références", explique-t-il. Pour s’atteler à l’apprentissage de la langue de Cervantès, il choisit d’abord Salamanque, car "le castillan y est pur", puis il passe par la faculté des beaux-arts de Barcelone et par celle de Valence.

Peu convaincu, il les quitte chacune au bout de quelques mois. Finalement, sur les conseils d’un ami, il part pour l’Andalousie. "Dès que j’ai vu Grenade, surplombée par le palais de l’Alhambra, j’en suis tombé amoureux. Cette ville a réveillé en moi des souvenirs de Libye, surtout de la ferme de mes parents, car ici les chiens et les chats errent dans les rues en liberté tandis que les Andalous se passionnent pour les taureaux", s’émeut le peintre.

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Natif d’un village côtier près de Tripoli, il vit depuis plus de dix ans dans l’ancienne capitale du dernier royaume maure d’Espagne, où il a décroché son doctorat en arts plastiques en 2013. Cheveux grisonnants laqués et peignés avec soin, sourire franc et yeux pétillants, Matug Aborawi met d’emblée son interlocuteur à l’aise. Au début de 2015, la Casa Árabe, à Madrid, lui a consacré une exposition, "El Sur y el sueño" ("le Sud et le rêve").

Une trentaine de toiles à l’huile et à l’aquarelle présentait l’évolution de son travail sur dix ans, de sa fascination andalouse à la désolation libyenne en passant par les drames de l’immigration clandestine. Dans les oeuvres des premières années (2005-2010), "Mes rêves à Grenade", les couleurs sont chaudes, le trait léger, les rythmes gitans et les taureaux pleins de vigueur. "La corrida m’a toujours frappé, explique-t-il. Je m’identifie au taureau, car j’avance malgré les épines de la vie comme lui lutte contre les banderilles du torero."

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Matug a aussi exposé ce "chaos andalou" sur une centaine de toiles à Buenos Aires, invité par le Centre culturel Borges en mai 2014. Ce n’est pourtant pas le même chaos qu’il a approché sur les côtes espagnoles, celui des canots de fortune qui y déversent des hommes éreintés. Pour peindre son "Hommage aux disparus I" (2008-2010), l’artiste a parcouru pendant cinq ans les plages proches de Grenade, d’Alicante, d’Algésiras et des Canaries.

"C’est un thème qui me touche profondément, car j’ai vécu près de la mer, insiste-t-il. J’ai travaillé comme peintre, mais aussi comme Africain." Si les couleurs restent vives, les silhouettes sont plus floues. Les toiles s’appellent Espérance ou En chemin. Au fur et à mesure qu’avancent les ans, les oeuvres d’Aborawi perdent de leurs couleurs et le pinceau devient plus sobre.

Plutôt que l’allégresse et la victoire, le peintre a préféré montrer les cicatrices et les blessures de l’après-révolution

Ces tableaux-là, "Hommage aux disparus II" (2011-2014), sont inspirés par le Printemps arabe. Plutôt que l’allégresse et la victoire, le peintre a préféré montrer les cicatrices et les blessures de l’après-révolution. Il n’y a plus de rêve, tout est douleur. Deux veuves drapées de noir regardent un horizon gris, la terre semble dévastée. D’autres toiles sont rouge sang.

Depuis quatre ans, deux guerres civiles ont frappé sa patrie. Éloigné géographiquement, il a voulu vivre ces événements avec le coeur, troquant les paroles pour les pinceaux. "Cela a été une période positive pour moi car j’ai beaucoup peint, mais négative car j’ai souffert, soupire-t-il. Mes frères et mes voisins étaient révolutionnaires ou soldats, beaucoup ont disparu."

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Quand Mouammar Kadhafi arrive au pouvoir, en 1969, Matug Aborawi a 2 ans. À l’école, il dessine sur tous ses livres. Ses parents ne voient pas d’un bon oeil sa passion artistique et l’orientent vers des études d’ingénieur. Le jeune homme s’ennuie et finit par se présenter à l’examen d’entrée des Beaux-Arts de Tripoli, avec succès. "Si l’art n’était déjà pas valorisé dans le pays, la situation ne s’est pas améliorée dans les années 1980, lorsque le "Guide" s’est radicalisé. Il n’y avait plus de liberté d’expression", raconte-t-il.

S’il participe à plusieurs expositions, entre autres à l’Institut culturel français de Tripoli, le seul avenir qui s’offre à lui est un poste de professeur. Néanmoins, il continue de produire et part même exposer à Caracas en 1999, invité par l’ambassadeur du Venezuela en Libye. Il commence à vendre à des collectionneurs, notamment français.

Aujourd’hui, le peintre envisage de quitter une Espagne où "tout est devenu difficile". Il aimerait s’installer dans un pays d’Afrique et continuer de travailler sur l’immigration. Ce serait une "résurrection", comme dans ce tableau où il a peint un corps gris flottant sur un fond noir. "Je crois en la réincarnation", assure-t-il. 

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