Afrique du Sud – Zapiro : « La liberté d’expression est un combat »

Zapiro, le caricaturiste sud-africain © AFP

Pourfendeur de l'apartheid et de tous les obscurantismes, cette figure phare des satiristes du continent s'inquiète des menaces qui pèsent sur la démocratie sud-africaine.

À 56 ans, Jonathan Shapiro, dit Zapiro, reste le sale gosse qu’il a toujours été. Son trait de crayon, brillant et irrévérencieux, dans le Sunday Times de Johannesburg ou encore dans le Mail & Guardian, n’a jamais perdu une occasion d’irriter les pouvoirs depuis le régime de l’apartheid. Depuis 2006, il ne dessine plus Jacob Zuma sans son pommeau de douche – référence à ses déclarations controversées sur le sida – et l’a même montré sur le point de violer la Justice, représentée par une femme. Pourtant, une partie de son insouciance a disparu avec les attentats de Paris.

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Jeune Afrique : Quelle a été la réaction des Sud-Africains à l’attaque contre Charlie Hebdo ?

Zapiro : Malheureusement, j’ai beaucoup entendu qu’ils l’avaient "bien cherché", ce qui m’a révolté. Personnellement, j’étais effondré, pour les familles mais aussi pour la liberté d’expression, dont j’essaie moi-même de repousser sans cesse les limites. Cela dit, j’étais mal à l’aise avec certaines manifestations de solidarité comme celle de [l’ex-président nigérian] Goodluck Jonathan, qui s’est peu préoccupé de Boko Haram dans son pays, ou de Benyamin Netanyahou, puisque des soldats israéliens ont, par le passé, pris pour cibles et tué des journalistes. Et puis, je suis aussi conscient de la situation des immigrés et de la communauté musulmane en France. Je peux comprendre comment les discriminations ont pu susciter des réactions violentes.

Ce sujet est-il aussi sensible en Afrique du Sud ?

Jusqu’à assez récemment, je pensais que non. Depuis la fin de l’apartheid, les discriminations à l’encontre des musulmans sont illégales, et certains d’entre eux occupent même des positions de pouvoir. Globalement, leur situation me paraît moins difficile qu’aux États-Unis ou en Europe. Donc, en 2010, quand j’ai dessiné le Prophète, je ne pensais pas que cela poserait de problème. Et pourtant, j’ai reçu des menaces de mort et j’ai été agressé physiquement… J’ai alerté la police pour qu’elle puisse réagir rapidement si cela se reproduisait et qu’elle retrouve les auteurs. Cela m’avait semblé suffisant.

Referiez-vous ce dessin aujourd’hui ?

Depuis Charlie Hebdo et l’attentat au Danemark, je dois dire que je suis très inquiet. Le degré de violence atteint par certains fondamentalistes est si extrême qu’il m’est impossible de répondre à cette question.

 

 

Le président Zuma s’apprêtant à violer la Justice © The Sunday Times, 2008

 

Jusque-là, c’était plutôt vos dessins politiques qui faisaient scandale. Est-il plus facile de travailler sur ce sujet ?

Légalement, ma liberté est très grande et comparable à celle que l’on trouve dans n’importe quelle grande démocratie. Je peux m’attaquer aux personnes les plus puissantes du pays. Certes, j’ai été l’objet de deux plaintes de la part de Jacob Zuma. Elles ont été très longues – l’une a duré six ans, l’autre quatre. Mais il a fini par les retirer quand ses avocats ont vu qu’il risquait de perdre. Ensuite, il y a les menaces des partisans de certains hommes politiques. Un militant de la ligue des jeunes du Congrès national africain [ANC, au pouvoir] a ainsi souhaité publiquement ma mort dans un meeting. Personne ne l’a démenti, et il a même été applaudi… Mais je n’ai pas pris cela aussi sérieusement que les menaces des fondamentalistes. Je n’ai pas porté plainte contre lui.

Vous avez pris part à une campagne contre la "loi de protection des informations d’État" qui menaçait de restreindre la liberté de la presse. Ce combat est-il gagné ?

Heureusement, il y a eu une réaction vigoureuse de la part des médias, de la société civile, de l’opposition et d’une poignée d’hommes politiques de l’ANC qui ont travaillé en toute discrétion. Cela a permis d’éviter la promulgation de cette loi, mais elle reste une menace. Il y a d’autres propositions inquiétantes, comme la volonté de créer un tribunal pour les médias ou encore une loi pour interdire les insultes à l’encontre du président, comme il en existe dans d’autres pays africains. C’est un grand risque : cela pourrait faire de nous une république bananière. Mais ce sont des combats que nous avons remportés, pour l’instant.

Autoportrait (2010) © Zapiro

 

On vous a parfois traité de raciste. Est-ce que cela vous blesse ?

Parfois, oui. Mais je suis conscient qu’il s’agit d’une tactique employée quand les arguments ne suffisent plus. Et puis j’ai la chance d’avoir un passé de militant contre l’apartheid.

Craignez-vous le retour de lois aussi répressives qu’à l’époque ?

Rien n’est comparable à la répression de l’apartheid. Il nous était interdit de représenter certaines personnes comme Nelson Mandela. Les journaux pouvaient être saisis, et j’ai parfois été placé en détention sans procès, sans contact avec un avocat et sans pouvoir prévenir ma famille… Cela dit, depuis les débuts de la démocratie, il n’y a jamais eu autant de menaces qu’aujourd’hui. Mandela avait un immense respect pour l’État de droit et la Constitution. Sous Thabo Mbeki, cela a été graduellement affaibli, parce qu’il était très paranoïaque. Depuis Zuma, c’est pire : il y a des charlatans et des délinquants nommés à des postes qu’ils ne devraient pas occuper. Cela nuit beaucoup aux institutions et à la justice.

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Propos recueillis par Pierre Boisselet