Grands travaux : quand les capitaux affluent en Afrique

Échangeur autoroutier du pont Radès-La Goulette, près de Tunis © Nicolas Fauqué/www.imagesdetunisie.com

La croissance économique et démographique de l'Afrique attire enfin les investisseurs. Surtout dans les transports et l'énergie, où les projets se multiplient. Reste le problème de leur gestion par les États.

L’Afrique se coule depuis quelques années un futur en béton armé ! Charmés par le rythme soutenu de la croissance économique et démographique du continent, les investisseurs du monde entier semblent se bousculer au portillon. Et les projets d’infrastructures se sont multipliés à mesure que « l’accès aux fonds s’est fluidifié », observe Laurence Van Prooijen, directrice du partenariat public-privé pour Deloitte en Afrique francophone.

Le cabinet d’audit et de conseil recense sur le continent 257 projets d’envergure (d’un montant minimum de 50 millions de dollars chacun, soit environ 47 millions d’euros) dans la troisième édition de son étude « African Construction Trends », publiée à la mi-mars. Barrages, routes, ports, centrales électriques, ponts, pipelines… L’Afrique s’équipe et, pour la première fois, semble avoir les moyens de ses ambitions. Avec, en tête de ses priorités, des chantiers qui ont trait à l’énergie et aux transports (respectivement 37 % et 34 % des réalisations, selon Deloitte).

Viennent ensuite les projets miniers (9 %), immobiliers (6 %) et les projets concernant la gestion de l’eau (5 %). Tous domaines confondus, l’Afrique australe est la plus active avec 119 projets, suivie de l’Afrique de l’Ouest (66), de l’Afrique de l’Est (51), de l’Afrique centrale (13) et de l’Afrique du Nord (8). « Les besoins sont immenses et les sommes en jeu conséquentes, mais la mobilisation des fonds n’est plus vraiment un problème », témoigne Yasser Charafi, de l’équipe infrastructures en Afrique de la Société financière internationale (IFC, filiale de la Banque mondiale).

JA3832 Chantiers DeloitteSi les experts ont longtemps pointé le décalage récurrent entre les montants investis, de l’ordre de 50 milliards de dollars chaque année, et ceux qui devraient l’être, estimés à plus du double, les chiffres enregistrés l’an dernier montrent un retournement de tendance.

Selon les calculettes de Deloitte, le montant total des projets d’infrastructures en cours s’élève à 326 milliards de dollars en 2014, en hausse de 46,2 % par rapport à 2013, soit « une augmentation de 103 milliards de dollars », note avec satisfaction l’étude.

>>>> Voir également – Infrastructures : dix projets qui ont marqué 2014

Engagement

« L’arrivée de nouveaux entrants bilatéraux ou multilatéraux, qui proposent leurs propres sources de financement, montre bien l’intérêt grandissant des investisseurs pour l’Afrique », souligne Yasser Charafi, en référence à l’injection ces derniers temps, aux côtés des incontournables investissements chinois, de capitaux australiens, brésiliens ou émiratis dans plusieurs projets, ainsi qu’à l’attention soutenue des grandes banques commerciales et des fonds privés ou institutionnels.

« Bien sûr, lorsqu’il s’agit de chantiers aussi longs et mobilisateurs de capitaux que les infrastructures, les bailleurs de fonds traditionnels, Banque mondiale et Banque africaine de développement [BAD] en tête, tiennent toujours les premiers rôles », indique Laurence Van Prooijen. Ils pèsent encore pour plus d’un quart des fonds débloqués en 2014. L’engagement du secteur privé est cependant de plus en plus marqué.

Mi-2014, le capital-investisseur américain Blackstone, à travers la société Black Rhino, a par exemple annoncé la création d’une coentreprise avec le milliardaire nigérian Aliko Dangote dotée de 5 milliards de dollars pour financer des projets, notamment dans les domaines de la production et du transport d’électricité. Les partenariats public-privé (PPP), présentés comme une panacée face au sous-équipement chronique de l’Afrique, en profitent pour monter en puissance.

L’entrée en service en janvier – soit deux ans après le début des travaux – du pont à péage Henri-Konan-Bédié à Abidjan, construit et exploité par Bouygues, illustre cette tendance. Pour boucler le financement de l’ouvrage, il avait fallu attendre quatorze ans.

« Près de 10 % des chantiers en cours sont aujourd’hui des PPP. Leur valeur avoisine les 5 milliards de dollars, contre à peine 1 milliard de dollars il y a encore cinq ans », calcule David Donaldson, responsable du fonds InfraVentures, géré par l’IFC et financé par la Banque mondiale à hauteur de 150 millions de dollars.

Négociations

Dans certains cas, l’implication des groupes privés permet même d’initier des projets sans faire appel aux institutions internationales. « Après avoir remporté l’appel d’offres, l’entreprise négocie les crédits nécessaires à la réalisation de l’ouvrage directement avec les banques, sur la base d’une garantie émise par l’État, explique un banquier d’affaires ouest-africain. L’avantage pour le gouvernement est de ne pas avoir à supporter l’intégralité du montant en une fois, mais en plusieurs échéances étalées dans le temps. » Quasi inconnu il y a trois ans, ce mode de structuration de projets a permis de lancer des dizaines de chantiers. Au Togo, entre 400 milliards et 500 milliards de F CFA (de 610 millions à 760 millions d’euros) de travaux ont ainsi pu être financés en l’espace de trois ans.

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Des initiatives que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) surveillent de près, soucieux de ne pas voir l’endettement des États exploser. « Les gouvernements n’ont pas le choix, les populations ne veulent plus attendre pour voir leur situation évoluer », justifie le financier. Un contexte favorable aux entreprises africaines et aux réseaux bancaires de l’Afrique du Sud et des pays d’Afrique du Nord. « Les privés africains deviennent eux aussi plus actifs, même si c’est encore dans une logique de complémentarité et d’accompagnement des grands groupes internationaux », précise Yasser Charafi.

Les États n’hésitent également plus à mettre la main à la poche, bien aidés par la nette amélioration du cadre macroéconomique dans de nombreux pays. « Ils peuvent dégager davantage de ressources ou en lever plus facilement, par exemple via des émissions obligataires », explique Yasser Charafi. L’argent apporté par les gouvernements et les agences nationales de développement qui en dépendent a représenté 22 % des montants investis l’an dernier, soit trois fois plus qu’en 2013.

Reste à voir si les financements étatiques continueront de progresser cette année alors que la baisse du cours du baril va avoir un impact sur de nombreuses économies du continent.

Concessions

Si les financements semblent s’être débloqués pour les infrastructures liées aux secteurs des transports, de l’énergie, des mines, du pétrole, de l’immobilier ou de l’agriculture, la situation est plus contrastée quand il s’agit d’équipements sociaux, comme les hôpitaux et les écoles. « Ce type de projets se développe, mais reste l’apanage des investisseurs institutionnels, précise un gestionnaire de fonds. Ils intéressent peu les partenaires privés, qui préfèrent les infrastructures pouvant faire l’objet d’une concession, comme un port ou un pont. » « Plus que tout autre secteur, l’investissement des pouvoirs publics est primordial pour la santé et l’éducation », plaide Yasser Charafi. Ne serait-ce que pour embaucher le personnel nécessaire.

Les fonds sont plus difficiles à débloquer pours les équipements sociaux – hôpitaux ou écoles.

Cependant, selon le responsable de l’IFC, même ces projets pourront séduire des investisseurs privés à terme, à condition que les États respectent leurs engagements sur la durée, notamment en payant les loyers dus à leurs partenaires. Car si le développement des infrastructures est aujourd’hui en tête des agendas politiques, leur gestion par les États fait encore débat. « La difficulté pour les financiers est moins liée au risque politique et économique qu’au manque de capacité des administrations concernées à mener l’exécution des projets dans les temps », confirme Thierry Déau, PDG de la société d’investissement Meridiam, qui gère 2,8 milliards d’euros dans le monde et s’apprête à lancer un fonds de 300 millions d’euros pour l’Afrique.

En plus de déséquilibrer les négociations dans les PPP par exemple, cette carence freine la conception et la préparation des projets avant financement. « Ce ne sont pas les fonds qui font défaut, mais les dossiers de qualité », résume Yasser Charafi, qui estime « à une cinquantaine » les projets aujourd’hui suffisamment matures pour attirer les investisseurs dans les deux ans.

Le problème a été identifié par les institutions internationales, et certaines initiatives, comme le plan Power Africa, lancé en 2013 par le président Obama pour électrifier l’Afrique d’ici à 2018, ou le fonds Africa 50 de la BAD, multiplient les séances de rattrapage pour aider les États à mieux encadrer leurs programmes. Cela pourrait également éviter la réalisation de projets surdimensionnés n’ayant d’autre justification que le prestige politique qu’en tirent leurs initiateurs. La logique régionale qui semble se mettre en place sur le continent devrait permettre un tri plus sélectif, même si elle ajoute un niveau de complexité qui ralentit encore le processus.

>>>> Voir aussi : Le plan Borloo pour l’électrification de l’Afrique, un projet en clair-obscur

Public-privé, des clivages encore marqués

Même si les partenariats public-privé sont en plein essor en Afrique, le dialogue entre les administrations et les investisseurs est encore loin d’être naturel et dépourvu d’arrière-pensées, estime Denis Bandet, spécialiste des infrastructures au sein du cabinet Jones Day.

Du point de vue des pouvoirs publics, le secteur privé est souvent perçu comme cherchant à tirer un profit exagéré d’une opération d’intérêt général. « Il est encore difficile aujourd’hui d’avoir une discussion transparente sur la rentabilité attendue par les investisseurs », constate l’avocat. Il souligne par ailleurs que ces difficultés proviennent aussi du fait que les autorités ne se dotent pas toujours des outils nécessaires pour comprendre et discuter efficacement les exigences des partenaires privés. « Des modèles financiers communs faciliteraient la négociation et le bon déroulement du contrat », insiste Denis Bandet.

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