Politique

Israël : les réfugiés africains tu n’accueilleras point

Camp de rétention de Helot, au coeur du désert du Néguev © Jack Guez/AFP

Un rapport accuse les autorités de se débarrasser des clandestins subsahariens sans s'assurer que leurs droits seront garantis. Au mépris de toutes les conventions internationales

C’est Paul Kagamé en personne qui a fini par confirmer la rumeur : "Oui, nous avons été approchés. Je sais qu’il y a eu des discussions entre le Rwanda et Israël, et qu’il y a un débat dans l’État hébreu autour de ces migrants africains." Ce que ne dit pas le président rwandais ou qu’il feint d’ignorer, c’est que l’accord en gestation avec l’État hébreu et l’éventuel transfert massif de clandestins vers son pays doit rapporter des millions de dollars à Kigali.

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Une manne qui prendrait la forme de subventions sur l’achat de technologies israéliennes, notamment agricoles, les deux pays ayant opéré un net rapprochement depuis la visite à Jérusalem, en 2013, de Kagamé. Les autorités israéliennes assurent que les pourparlers engagés avec plusieurs États africains, dont l’Ouganda, doivent permettre à ses clandestins – dont 93 % sont d’origine soudanaise et érythréenne – de quitter l’État hébreu de "manière sûre et respectable".

"Notre offre inclut un billet d’avion et 3 500 dollars [environ 3 250 euros], ce qui n’est pas une petite somme dans ces pays, souligne le ministre israélien de l’Intérieur, Gilad Erdan. Ils bénéficieront de visas et pourront travailler." Cette démarche s’inscrit dans un plan global destiné à encourager le "départ volontaire" des quelque 42 000 clandestins subsahariens recensés sur la Terre promise.

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D’après la convention de l’ONU sur les réfugiés, un demandeur d’asile ne peut être expulsé vers un autre pays tant que ses droits et son bien-être ne sont pas garantis. "Or le gouvernement israélien refuse de dévoiler le contenu des prétendus accords conclus avec l’Ouganda et le Rwanda, note l’avocat Oded Feller, qui représente l’Association pour les droits civiques en Israël [Acri]. Je doute même qu’il y ait un document écrit."

Selon les données officielles fournies à la Cour suprême par les autorités, près de 6 000 ressortissants érythréens et soudanais ont "volontairement" quitté le territoire israélien en 2014. Les organisations de défense des droits de l’homme portent ce chiffre à 9 000 sur les deux dernières années. En Israël, le sort de ces clandestins subsahariens suscite une relative indifférence, à l’exception d’une poignée d’ONG qui militent bec et ongles contre la politique d’immigration répressive de Tel-Aviv.

"Les demandeurs d’asile sont envoyés à la salle des tortures", résume Haaretz dans un éditorial du 9 mars. Le quotidien israélien de gauche s’appuie sur un rapport de cinquante pages rédigé conjointement par Assaf et Hotline for Migrant Workers, deux organisations d’aide aux réfugiés. Ces dernières, en dépit des difficultés à joindre des personnes bien souvent privées de téléphone et d’accès à internet, sont parvenues à compiler près de quarante-sept témoignages.

le visa ou titre de séjour fourni par les autorités israéliennes est immédiatement confisqué aux aéroports de Kigali et d’Entebbe.

On y apprend, d’abord, que le visa ou titre de séjour fourni par les autorités israéliennes est immédiatement confisqué aux aéroports de Kigali et d’Entebbe. Après deux nuits d’hôtel prises en charge par l’État hébreu, les demandeurs d’asile se retrouvent sans document officiel et sans preuve qu’ils sont arrivés légalement d’Israël. "Ils n’ont aucun statut et ne peuvent survivre dans ces pays d’accueil. Ils sont donc condamnés à les quitter et à s’engager dans un nouvel exil", note le rapport.

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Des témoignages montrent que ceux qui ont pris le risque de retourner à Khartoum sont systématiquement arrêtés. Sept Soudanais contactés par les ONG israéliennes affirment avoir été torturés pendant de longues semaines en prison. Même après leur remise en liberté, certains se disent la cible de menaces et sont régulièrement interrogés par la police du régime d’Omar el-Béchir.

"Perversion"

"Ils continuent de m’accuser d’espionnage pour Israël et de liens avec l’Armée de libération du Soudan [ALS]", s’exaspère l’un d’entre eux, qui raconte que les autorités sont convaincues que l’État hébreu soutient militairement la principale faction rebelle du Darfour. "Je veux fuir le Soudan avec ma famille, mais je n’ai plus de passeport", s’inquiète-t-il.

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Un autre demandeur d’asile raconte son calvaire : "Deux jours après mon arrivée au Rwanda, j’ai rejoint l’Ouganda avec un passeur. À 5 heures du matin, nous avons été arrêtés par des soldats, car nous n’avions pas de papiers. Ils nous ont demandé d’où nous venions et si nous étions des jihadistes ou des Shebab." Pour les ONG à l’origine du rapport, ces témoignages accablants prouvent qu’Israël se débarrasse de ses clandestins subsahariens sans opérer de suivi, au mépris des conventions internationales, et que sa gestion manque cruellement de transparence.

En conclusion de ce rapport qui fait froid dans le dos, les ONG de défense des réfugiés appellent le contrôleur de l’État – l’institution israélienne chargée de veiller à la légalité et à l’intégrité morale de l’action du gouvernement – à superviser les procédures de "départ volontaire" établies par le ministère de l’Intérieur. Depuis 2006, sur les 5 573 demandes d’asile transmises aux autorités, seules 4 ont été acceptées.Pour les migrants restés en Israël, l’avenir paraît bien sombre. Pris entre le marteau et l’enclume, certains tentent de résister en continuant de travailler illégalement.

Par ailleurs, 2 500 clandestins s’entassent dans le camp de Holot, planté au milieu du désert du Néguev, malgré l’injonction de la Cour suprême, en septembre 2014, de fermer ce site de 75 hectares où les conditions de détention "constituent une violation insupportable des droits élémentaires, de la liberté et de la dignité humaine".

Dans une récente tribune, plusieurs figures du monde académique israélien ont fait part de leur indignation : "La décision d’expulser des réfugiés est une perversion des valeurs juives et une désacralisation de la Terre promise."

Questions à Jean-Marc Liling, avocat consultant auprès de l’Association d’aide aux réfugiés et demandeurs d’asiles (Assaf) : "Nous avons un devoir moral à l’égard de ces populations"

Jeune Afrique : Pourquoi Israël refuse-t-il d’absorber ses clandestins venus d’Afrique ?

Jean-Marc Liling : Israël redoute l’arrivée massive d’autres clandestins. C’est le seul pays démocratique qui a une frontière commune avec l’Afrique. De par son positionnement géographique, il sait qu’il est également exposé à l’arrivée massive de populations persécutées au Moyen-Orient, tels les Syriens. C’est un scénario qui peut tout à fait se réaliser.

Le combat des demandeurs d’asile est-il perdu ?

Je note une sensibilisation d’une partie de l’opinion israélienne qui comprend qu’on ne peut pas ignorer une population d’environ 50 000 personnes. Empêcher l’immigration clandestine, soit, mais nous devons respecter les droits de ceux qui se trouvent déjà en Israël et avons le devoir moral de nous comporter avec eux de manière humaine et même juive. Les grandes manifestations de l’an passé à Tel-Aviv ont permis de réhabiliter le qualificatif de "réfugiés", alors que le gouvernement utilisait celui d’"infiltrés" pour parler des demandeurs d’asile subsahariens.

Comment évaluez-vous la politique israélienne en comparaison de celles d’autres pays ?

Elle n’est pas pire que celle d’autres pays comme l’Italie ou l’Australie mais n’est pas meilleure non plus. Les autorités cherchent systématiquement à contourner les conventions internationales, qu’elles ont pourtant ratifiées. Il y a, à mon sens, une exigence morale qui s’impose due au caractère juif et démocratique d’Israël. Le problème, c’est que notre gouvernement joue souvent sur le registre de la peur de l’autre, surtout quand il est non juif. La question des migrants africains est au coeur du débat sur l’identité d’Israël.

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