Cameroun : Musée national, une machine à explorer le temps

L'édifice est situé dans l'ancien palais des gouverneurs, au centre de la capitale © AFP

Après cinq ans de travaux, le Musée national a rouvert en janvier, à Yaoundé. De l'âge de pierre à l'histoire contemporaine, il offre une large palette d'oeuvres à admirer. Et exalte l'unité du pays.

Ses murs, qui abritent toute l’histoire du Cameroun, vont-ils enfin livrer leurs secrets ? Après cinq années de travaux, le Musée national a rouvert en janvier. Située dans l’ancien palais des gouverneurs, construit en 1930, la bâtisse a été rénovée pour offrir aux visiteurs un voyage dans le temps. "Elle symbolise la régénération et la renaissance de la culture camerounaise. L’héritage culturel, socio-économique et politique du pays est conservé", s’enthousiasme Ama Tutu Muna, ministre des Arts et de la Culture.

La restauration des 5 000 m2 et l’acquisition des objets exposés auraient coûté entre 3 et 4 milliards de F CFA (entre 4,6 et 6 millions d’euros), selon la ministre. Avant de franchir le perron, dans les jardins où Ahmadou Ahidjo, le premier président du Cameroun indépendant, accueillait ses hôtes, une série de statues en bronze attire le regard : guerriers, musiciens ou chasseurs rendent hommage au peuple bamoun et à son histoire, vieille de 700 ans.

Conjuguant passé et présent, ces colosses semblent veiller sur leur souveraine, la reine Njapndounke, célèbre pour avoir régné dix ans en lieu et place de son fils, jugé trop jeune.

Cithare

Si la royauté bamoune occupe une place centrale dans l’histoire du Cameroun, c’est une autre figure nationale qui s’offre à la vue des visiteurs dès les premières salles. Celle de Paul Biya, président sans âge, dont le portrait invite les curieux à "un voyage dans le Cameroun profond", selon les termes de l’une des guides. Une balade à la connotation politique, donc. "La culture est le ciment de l’unité", disait le président, et cette citation est fièrement inscrite au fronton du musée.

Ici, le fauteuil en bois d’un chef de l’aire culturelle Grassfields (régions de l’Ouest et du Nord-Ouest) occupe majestueusement un angle de la salle. Plus loin, des mannequins arborent fièrement les tenues traditionnelles des habitants de l’Extrême-Nord. Dans une autre pièce, une cithare vieille de 158 printemps se laisse admirer, entre une cloche censée avoir guéri le bégaiement d’un enfant et un mvett, instrument dont l’apprentissage nécessite vingt et une années de pratique aux musiciens des peuples forestiers.

"Le Cameroun possède la civilisation la plus ancienne d’Afrique centrale", s’enorgueillit la guide en énumérant les vestiges des âges de pierre et de fer présentés au public et découverts lors des travaux de construction du pipeline reliant le Tchad au Cameroun. "Nous voulions montrer que la culture occidentale n’a aucun lien avec la nôtre, qui date de plusieurs siècles et ne saurait être abandonnée", explique la ministre Ama Tutu Muna.

Des exemplaires de la Constitution aux oeuvres d’art les plus anciennes, des découvertes archéologiques aux pièces de poterie en passant par une exposition de photographies de ces cinquante dernières années, tout est fait pour présenter les quatre aires culturelles cohabitant au Cameroun comme l’aboutissement d’une histoire à la fois différente et commune.

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Des cartes rappellent les nombreuses évolutions de la superficie du territoire, passée de 790 000 km2 en 1911, alors que le pays était colonisé par les Allemands (1884-1916), à 475 440 km2 actuellement. La plus ancienne, réalisée par les colons allemands, est de celles qui comptent. Elle a permis au Cameroun d’obtenir gain de cause devant la Cour internationale de justice dans son différend territorial avec le Nigeria à propos de la péninsule de Bakassi, en 2002.

Panthère

Les attributs du pouvoir sont disposés partout. À même le sol, au pied d’un trône décoré de deux défenses en bois précieux, une peau de panthère symbolise la puissance du roi. À quelques mètres, plus modeste mais non moins symbolique, se trouve le fauteuil du président de l’Assemblée nationale du Cameroun occidental, sur lequel s’est assise la reine Élisabeth II d’Angleterre lors de sa visite en 1959, un an avant l’accession à l’indépendance. 

Si les premières salles sont consacrées à la vie quotidienne, racontée par les instruments de musique ou les ustensiles de cuisine, la suite laisse la part belle aux attributs de la noblesse traditionnelle. Le ngiii, masque en bois issu de la société secrète de l’aire fang-béti (régions de l’Est, du Sud et du Centre), est l’un des objets phares de la collection : mêlant la face d’une antilope avec celle d’un lion, il symbolise le Nnom Ngiii, le chef des chefs et ses prétendus pouvoirs surnaturels.

Coïncidence ? L’actuel détenteur du titre n’est autre que Paul Biya, élevé à ce rang par les chefs traditionnels du Sud, sa région natale, en 2011. Omniprésent, Paul Biya côtoie Ahmadou Ahidjo sur les actes officiels fondateurs de la République exposés dans les anciens appartements privés du premier président camerounais. Dans des salles plus exiguës, une longue succession de photographies montre son visage et celui de sa femme, Chantal, qui ne quittent pas une seconde le visiteur des yeux.

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Apparaissent tour à tour des personnages bien connus des Camerounais. On y remarque des nationalistes, comme l’incontournable Ruben Um Nyobé ou le réhabilité Félix-Roland Moumié, qui ont lutté au prix de leur vie pour l’indépendance du pays. Des sportifs et des musiciens y figurent également, dont le saxophoniste Manu Dibango, qui a fait don d’un de ses instruments au musée.

Les photographies immortalisent aussi Julienne Keutcha, première femme députée du pays, ou la poignée de main historique qu’échangèrent, le 10 décembre 2010, l’opposant John Fru Ndi et son rival Paul Biya, vingt ans après le retour du multipartisme.

Dans l’ancien palais des gouverneurs, le Cameroun narre son passé pendant que le gouvernement cherche, lui, à s’inscrire dans le présent et l’avenir en couvrant les murs de clichés à la gloire de ses grands projets, comme l’inauguration d’une centrale électrique ou celle du pipeline Tchad-Cameroun en 2004. Tel un symbole, c’est un long couloir qui ramène le visiteur à son point de départ. Ici, l’histoire reste à écrire. Barrages hydroélectriques, port en eau profonde de Kribi, centrale à gaz : tous ces programmes censés porter le pays vers le développement se succèdent en images comme autant de promesses.

Écoliers

Ama Tutu Muna ne s’en cache pas. "C’est la politique de Paul Biya que j’ai essayé de promouvoir en ce lieu", avait expliqué la ministre lors de la journée portes ouvertes organisée le 6 novembre 2014, jour anniversaire de l’accession au pouvoir du président.

Dans l’antique bâtiment rénové, qui devrait bientôt être agrémenté d’une grande salle de spectacle, certaines pièces sont loin d’être bondées. Seule une vingtaine de visiteurs arpentent quotidiennement les expositions, estiment les guides. Sans oublier les cars d’écoliers, qui vont vite former l’essentiel du public.