Caricaturistes : dessiller la société

Glez © Damien Glez

Témoins privilégiés du monde dans lequel ils vivent, les dessinateurs de presse se positionnent en éveilleurs de conscience.

"Vous les dessinateurs africains, vous êtes courageux. Vous prenez plus de risques que nous, les Européens." La déclaration date d’octobre 2012. Son auteur : Tignous. Quelques mois après les mutineries qui ont paralysé les grandes villes du Burkina Faso, le caricaturiste français rencontrait ses collègues à Ouagadougou et se disait émerveillé par leur abnégation.

Ce ne sont pourtant pas les dessinateurs burkinabè qui tomberont sous des tirs de kalachnikovs, mais le Français, exécuté le 7 janvier 2015 au siège de l’hebdomadaire parisien Charlie Hebdo. Le petit monde des dessinateurs ouagalais est sous le choc… En Afrique subsaharienne, rares sont les cas d’assassinats de dessinateurs, comme celui, en 1999, du Sierra-Léonais Muniru Turay (plus connu sous le pseudonyme Azzo) par le Revolutionary United Front.

Les fossoyeurs de la liberté d’expression s’en prennent plus souvent aux journalistes rédacteurs qu’aux as du crayon, ces derniers étant moins nombreux, notamment sur un continent où le printemps de la presse est encore récent. Il est vrai que les messages dessinés à plusieurs niveaux de lecture esquivent les esprits étroits ! Par ailleurs, le statut de "fous du roi" protège souvent les dessinateurs.

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Impertinents

Mais les caricaturistes africains n’échappent pas pour autant aux menaces. En 1988, le Sud-Africain Jonathan Shapiro, alias Zapiro, a été détenu par les autorités pour avoir réalisé des affiches pour l’ANC, tout comme Mogorosi Motshumi avant lui, en 1978 (il avait illustré des pamphlets), et le Nigérian Osawaso Osagie, qui, quelques années plus tard, avait croqué des militaires.

En 1997, le ministre zimbabwéen de la Sécurité vociférait que Tony Namate devrait être emprisonné pour avoir réalisé des dessins de procès impertinents. En 2000, de retour d’un exil sud-africain, le cartoonist vedette camerounais Nyemb Popoli était molesté par des policiers du Groupement mobile d’intervention de Douala. Dans le Togo de Gnassingbé Eyadéma, quelques jeunes "non identifiés" faisaient régulièrement des descentes dans les locaux du satirique Kpakpa désenchanté…

"Frondeurs" ? "Menacés" ? "Privilégiés" ? "Martyrs" ? Difficile de qualifier les caricaturistes d’Afrique tant la presse connaît, selon les pays, des réalités politiques et économiques très différentes. Ils ont longtemps évolué dans un contexte d’extrême aridité politique, comme le Béninois Hector Sonon, qui a vu ses dessins pour l’hebdomadaire La Gazette du Golfe systématiquement passés à la moulinette du comité de censure du ministère de l’Intérieur.

 

L’hommage rendu à Charlie Hebdo par l’ivoirien Lassane Zohoré © Lassane Zohoré

 

Aujourd’hui, bien des régimes se sont libéralisés. Et le dessin de presse a joué pleinement son rôle de cheval de Troie au sein des forteresses des régimes autoritaires. Mais l’étau est aussi économique. Bien sûr, la relative prospérité de l’Afrique australe offre aux quelques stars du crayon, comme le Tanzanien Gado, des conditions de travail plutôt confortables.

Mais au Sahel, où le public comme nombre de patrons de presse généraliste sont encore peu conscients de la dimension artistique et éditoriale d’un cartoon, les journaux proposent tout juste quelques milliers de francs CFA pour une caricature. Alors les talents subsahariens rongent leur frein ou misent sur la polyvalence. Le Tchadien Ali Mont-Rose, par exemple, a dû se tourner vers le graphisme publicitaire. Le Burkinabè Zoetaba dessine, quant à lui, des décors de cinéma.

D’autres plus doués ou plus chanceux ont investi le monde voisin de la bande dessinée. Un phénomène largement développé en Afrique centrale. Est-ce parce que son pays a tissé des liens historiques avec la Belgique de Tintin que Barly Baruti a inspiré une kyrielle de dessinateurs congolais ?

Toujours est-il que la RD Congo est aussi un terrain fertile pour le dessin de presse, avec de fortes personnalités allant de Thembo Kash à Michaël Maloji Mpoyi, fondateur du journal-école Le Canard déchaîné.Quant au prolifique dessinateur de presse gabonais Pahé, en parallèle de ses recueils locaux de caricatures il publie, en Europe, les aventures de Dipoula l’albinos.

Succès

En Afrique de l’Ouest, en créant Gbich !, un journal à mi-chemin entre la satire politique et l’humour social, les Ivoiriens Lassane Zohoré et Illary Simplice ont résolu la quadrature de la presse dessinée. Non seulement ils ont offert aux dessinateurs Willy Zekid, Karlos Guédégou, Kan Souffle, Goché ou Mendozza de l’espace pour s’exprimer, mais ils ont aussi garanti le succès économique du journal en multipliant les titres – de Gbichton à Go Magazine – et en propulsant leurs personnages vers les séries télévisées ou l’animation.

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Ainsi le businessman débrouillard Cauphy Gombo, de Zohoré, pertinente satire de la société urbaine moderne, a-t-il été incarné par le comédien Michel Gohou. Et le même Zohoré a plongé dans le monde du dessin animé en produisant en 2013 Pokou, princesse ashantie, présenté comme le premier film ouest-africain d’animation numérique.

Dans des sociétés où le taux d’analphabétisme reste souvent élevé, la force du dessin est incontestablement spécifique, même si le public n’est pas toujours réceptif. Pour un caricaturiste, il est moins cruel de se confronter aux sbires d’un régime colérique qu’au conservatisme de son propre lectorat. Après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’"inévitable" millésime 2015 de la caricature de Mohammed, aucun journal nigérien n’a été incendié.Mais le saccage de 45 lieux de culte chrétiens a rappelé combien était tabou le traitement impertinent des questions religieuses.

Pressions

Même dans des pays assez peu réputés pour le lobbying de leur communauté musulmane, les autorités avaient été formelles : dans une décision rendue le 3 février 2006, la Haute Cour de Johannesburg interdisait aux principaux groupes de presse sud-africains la publication des caricatures danoises du prophète Mohammed. Et il y a fort à craindre que la pression d’autorités politico-religieuses ne soit que la traduction de mentalités populaires.

Le propre père du Camerounais Issa Nyaphaga condamnait les choix professionnels de son fils en indiquant que celui-ci "trahissait le Prophète car les Écritures interdisent aux hommes de créer d’autres hommes". Il ne faudrait pas y voir un abus exclusivement musulman : lorsque son compatriote Marius Deffo Soh, alias Desfoussots, a dessiné une presse camerounaise crucifiée, il a été censuré et accusé d’un "manque de respect pour les religions".

Malgré tout, les acteurs du dessin de presse africain titillent les fondamentalistes avec autant de détermination que d’esprit. À Bamako, à quelques kilomètres de repaires jihadistes, Lassana Igo Diarra organise des expositions de cartoons qui ridiculisent les "barbus", tout en ignorant royalement le Prophète. Dans la même logique, des publications africaines autoproclamées "Charlie" ont publié des oeuvres de l’hebdomadaire endeuillé sans pour autant publier les caricatures de Mohammed. Un soutien néanmoins déterminé.

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