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Togo : Faure Gnassingbé, les mystères d’un président

Faure Gnassingbé, dans son bureau de la présidence, à Lomé. © Vincent Fournier/J.A.

Son père, l'opposition, son troisième mandat... Le chef de l'État togolais, Faure Gnassingbé, a reçu "Jeune Afrique" dans son nouveau palais, à quelques jours de l'élection présidentielle (à un seul tour) du 25 avril.

Lomé, lundi de Pâques. Les 33 °C d’une saison dont on ne sait plus si elle est sèche ou humide viennent mourir aux portes du nouveau palais construit par les Chinois en un temps record, à la périphérie nord de la capitale.

Tapis rouge, marbre gris, mobilier sobre, toiles de maîtres togolais et silence aseptisé, à peine troublé par le pschitt régulier des désodorisants. Elle est loin, l’époque de Lomé 2, la case suprême sur laquelle régnait en monarque africain le flamboyant Gnassingbé Eyadéma, entouré d’un capharnaüm de courtisans, de quémandeurs et de serviteurs.

Le sanctuaire du pouvoir inauguré il y a trois ans est à l’image de son fils : lisse, fonctionnel, ordonné. Avec, en ces temps d’Ebola, une touche d’hygiène imposée – prière de se frotter les mains avec du gel désinfectant avant de pénétrer dans le bureau présidentiel. Le jour se lève en ce 6 avril, et Faure Essozimna Gnassingbé, 48 ans, reçoit Jeune Afrique pour un long entretien informel entamé la veille dans une résidence du bord de mer.

Pantalon étroit, veste cintrée, chemise à col ouvert, élégance discrète : l’ancien élève du lycée militaire de Saint-Cyr, titulaire d’une maîtrise de gestion à Paris-Dauphine et d’un MBA de l’université George-Washington, paradoxalement réputé, malgré son éducation mondialisée, pour son extrême réticence à communiquer – en dix ans au pouvoir, ses entretiens avec les médias se comptent sur les doigts d’une main -, a la politesse courtoise des fils de bonne famille.

En campagne pour un troisième mandat, qu’il brigue à l’élection du 25 avril face à quatre concurrents, dont certains ne le ménagent pas, le président évite toute phrase dérogeant à la règle qu’il s’est fixée : "Je tiens trop à la tolérance et au respect en politique pour descendre dans l’arène, dit-il ; ma fonction me l’interdit." Son tempérament aussi, qui, à la différence de celui de son père, n’est pas celui d’un lutteur kabyé en lice pour les Evalas.

"Je respecte M. Fabre"

Résultat : pas un mot plus haut que l’autre y compris à l’égard de son rival le plus sérieux, le très fougueux (et très clivant) Jean-Pierre Fabre, l’idole des quartiers frondeurs de Lomé et du petit peuple des "zémidjans" – les conducteurs de motos-taxis. Fabre : "Faure, c’est son père, en pire." Faure : "Je respecte M. Fabre. Son comportement a évolué. Il est plus respectueux des institutions de la République. Quand il m’écrit, je lui réponds. Quand il demande à me voir, je le reçois."

Il faut dire que Faure Gnassingbé n’a guère d’efforts à fournir pour déliter une opposition qui se charge elle-même, avec application, de la besogne. Entre Jean-Pierre Fabre et ceux qui, à l’instar de Yawovi Agboyibo, prônent le boycott faute d’avoir obtenu des concessions préalables sur le mode de scrutin et la limitation du nombre des mandats, les couteaux sont tirés, chacun reprochant à l’autre de faire le jeu du président sortant.

Échange de noms d’oiseaux également, entre Fabre et les trois autres candidats, qualifiés par lui de "lièvres complaisants" de Faure. Et parricide consommé entre le même et son ex-mentor Gilchrist Olympio, sur fond d’accusations réciproques de détournement de fonds. Figure tutélaire de l’opposition radicale, ce dernier a conclu en 2010 un accord aux termes duquel sa formation participe au gouvernement – une "trahison" aux yeux de son ancien bras droit.

Prudent, Olympio n’envisage pas de donner de consigne de vote à ses partisans pour le 25 avril, une position que l’actuel président ne lui reproche pas, se contentant de rendre un hommage appuyé à la "sagesse" de celui qui fut un adversaire acharné de son père.

Béni par le hasard ?

Ainsi est Faure Gnassingbé : consensuel et, quand cela ne suffit pas, béni par le hasard puisque deux autres de ses concurrents potentiels, l’ancien secrétaire d’État de François Mitterrand, Kofi Yamgnane, et l’homme d’affaires Alberto Olympio, brillant représentant d’une nouvelle génération de politiciens, sont tous deux empêtrés dans des procédures judiciaires extérieures au marigot togolais.

Conscient du caractère calamiteux de sa première élection en 2005, qu’il aurait sans doute perdue si l’opposition n’avait pas présenté face à lui un candidat de 75 ans affaibli et sans charisme, Bob Akitani, le chef de l’État a beaucoup oeuvré depuis pour sortir de la logique mortifère de l’affrontement Nord-Sud. Il a dissous l’ex-parti unique à forte connotation septentrionale pour en fonder un autre, dont l’acronyme (Unir) se veut symbolique et qui a effectué lors des législatives de 2013 une percée inédite dans le Sud.

Le 25 avril, son objectif prioritaire est d’ailleurs de réaliser un score significatif dans les cinq communes de Lomé, capitale réputée acquise à l’opposition et qui regroupe 500 000 électeurs sur un total de 3,5 millions, dûment inscrits sur le fichier électoral national consolidé et vérifié début avril par les experts de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF).

Si la validation de ce fichier biométrique a donné lieu à des polémiques, ce n’est pas le cas du cadre électoral lui-même, très largement consensuel, et encore moins de la nature politique des quelque 2 000 observateurs indépendants du scrutin, puisés au sein de la société civile et dont la formation a été assurée et financée par l’Union européenne, les Nations unies et l’OIF. "Ils nous échappent complètement, relève, avec une pointe d’inquiétude, un familier du palais. Espérons qu’ils échappent aussi à l’opposition."

Disours antidynastiques

Pour Jean-Pierre Fabre et ses alliés, à défaut de programme (mais qui s’en soucie lors des joutes électorales sur le continent ?), un seul mot d’ordre : "quarante-huit ans, ça suffit". Comme au Gabon, l’urgence de mettre un terme à un pouvoir détenu de père en fils au sein d’une même famille depuis la fin des années 1960 tient lieu de discours unique et de réquisitoire suprême, l’alternance étant perçue comme la solution magique à tous les maux du Togo, via les urnes ou, au besoin, via la rue, même si l’"effet Burkina" un temps escompté a fait long feu à Lomé.

"À bien y regarder, on ne me reproche qu’une seule chose : ma filiation, assure Faure Gnassingbé. À cela, je réponds que je suis fier de mon père et de ce qu’il a réalisé. Même si je conçois que le fait d’être le fils de mon prédécesseur puisse poser problème à certains, c’est sur mon bilan que je demande à être jugé. Pour le reste, si l’on veut que je change de nom, c’est peine perdue."

Délit de patronyme, comme Ali Bongo Ondimba, de sept ans son aîné ? On serait tenté de le croire, même si l’argument ne manque pas de puissance démagogique. Faure n’est en effet connu ni pour ses tendances népotiques (la famille Gnassingbé est largement invisible au Togo, et l’intéressé est, avec Abdelaziz Bouteflika, le seul chef d’État officiellement célibataire du continent), ni pour ses biens mal acquis à l’étranger, ni pour être un produit de la Françafrique.

Jacques Chirac était hostile à sa candidature en 2005, Nicolas Sarkozy a qualifié sa première élection de "mascarade" et François Hollande ne l’appelle plus au téléphone.

Jacques Chirac était hostile à sa candidature en 2005, Nicolas Sarkozy a qualifié sa première élection de "mascarade" et François Hollande n’a toujours pas compris pourquoi son intervention directe auprès de son homologue togolais, fin 2012, pour faire libérer l’ancien président d’Elf Loïk Le Floch-Prigent, détenu à Lomé, n’avait pas été immédiatement suivie d’effet. Depuis, il ne l’appelle plus au téléphone. Certes, Faure Gnassingbé ménage le partenaire français, présent sur le port de Lomé avec le groupe Bolloré et toujours influent : il était ainsi parmi les chefs d’État africains qui ont fait le déplacement pour la marche républicaine du 11 janvier.

Mais, à la différence de son père, il ne cultive pas de réseaux en France, vient de solliciter l’adhésion du Togo au Commonwealth et ouvre largement le marché togolais aux entreprises chinoises, très actives au sein de la zone franche. Défiance vis-à-vis de l’ex-puissance coloniale ? Volonté d’indépendance plutôt. Faure est d’une génération qui se veut décomplexée par rapport à l’Europe, qu’il connaît bien.

Il admire Paul Kagamé, tant pour les performances économiques et sociales du Rwanda que pour sa capacité à dire non aux ingérences venues du Nord, et il estime que "le grand défi de la décennie à venir sera, pour nos armées, de parvenir à assurer la sécurité de nos États sans faire appel à la France, ni à qui que ce soit". Au cours de la campagne qui s’ouvre, le président togolais entend jouer cartes sur table.

Même si le syndicat Synergie des travailleurs du Togo (STT), récemment créé, multiplie les grèves perlées au sein de la fonction publique avec des revendications maximalistes et un timing préélectoral qui n’est sans doute pas anodin, Faure Gnassingbé estime que son bilan parle pour lui.

Porté par un taux de croissance de 5 % à 6 % depuis cinq ans, le pays bouge :  nouvelles routes, nouveau port, nouvel aéroport, amélioration sensible du climat des affaires (le Togo fait partie des vingt économies au monde qui ont le plus réformé la réglementation des affaires, selon "Doing Business"), regroupement des douanes et des impôts au sein d’un office unique (une expérience inédite en zone franc CFA, directement inspirée du Rwanda) et progrès sociaux incontestables.

L’incidence de la pauvreté a reculé de 5 % en huit ans, et le dernier rapport conjoint de la Banque africaine de développement (BAD) et de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) salue les "énormes efforts" consentis par le Togo dans le domaine de l’éducation. Certes, le côté vide de la bouteille est encore très visible : trois jeunes Togolais sur dix sont en situation de chômage ou de sous-emploi, la grande pauvreté persiste en milieu rural malgré l’introduction récente d’une vaste campagne en faveur de la microfinance (sur le modèle, réussi, du Bénin voisin) et le triptyque classique coton-phosphate-port sur lequel repose l’économie togolaise demeure fragile.

"Il nous faut une croissance de 9 % à 10 % l’an pour atteindre notre objectif : devenir un pays à revenu intermédiaire", précise le président. Surtout, la lutte contre la corruption est toujours trop timide, un retard que Faure Gnassingbé attribue aussi bien aux faiblesses du système judiciaire qu’au souci de ne pas donner prises à ceux pour qui toute arrestation est systématiquement interprétée par une partie de l’opinion comme relevant d’une chasse aux sorcières politique.

"Mais cela va changer", assure celui qui a fait déposer devant l’Assemblée un projet de création d’une Haute Autorité anticorruption. "Si je suis réélu, mon prochain mandat sera celui de l’impunité zéro."

Le dilemme de la grâce

Kpatcha Gnassingbé. © Vincent Fournier/J.A.

Celui de la grâce, aussi, celle dont pourrait bénéficier son frère Kpatcha, privé de liberté depuis 2009 et condamné à vingt ans de prison pour tentative de coup d’État ? De cette affaire douloureuse, Faure Gnassingbé ne parle que par bribes, avec pudeur et réticence.

Douleur, mais aussi dilemme : si nul ne doute que Kpatcha Gnassingbé a réellement tenté de renverser Faure il y a six ans, avec la complicité d’une partie de l’armée – l’intéressé lui-même l’a reconnu -, son maintien en détention a été jugé "arbitraire" par un groupe de travail du Conseil des droits de l’homme de l’ONU lors d’un avis rendu en décembre 2014. Kpatcha, il convient de le préciser, n’est pas un détenu comme un autre : il reçoit pendant ses heures d’audience, communique avec l’extérieur, et son épouse a accouché à deux reprises depuis son arrestation.

Mais l’ancien ministre de la Défense de son frère, qui a sollicité l’arbitrage du chef de canton de Pya pour régler ce différend "en famille", a un problème : il n’a pas renoncé, ne manifeste aucune repentance et, selon certaines sources, entretiendrait des relations avec l’opposition. Faut-il gracier un homme dont il redoute l’activisme une fois élargi ? La question, pour Faure, est cornélienne.

Même résilience du côté d’un autre proche du président, Pascal Bodjona, ancien ministre de l’Administration territoriale, vraie tête politique, ambitieux, arrêté une première fois en 2012 dans le cadre de l’affaire Le Floch-Prigent, libéré, puis réarrêté il y a huit mois pour avoir, dit-on, outragé les magistrats lors de son interrogatoire, et détenu depuis en préventive à une trentaine de kilomètres de Lomé.

En ce qui le concerne, Faure Gnassingbé se contente de souhaiter que la justice passe dès que possible : les affaires d’État n’ont jamais fait bon ménage avec les états d’âme…

Un homme seul

"Il faut être honnête, la fonction isole et, dans ces moments-là, on est un homme seul", murmure Faure. Est-ce pour cela que le fils d’Eyadéma se réfugie dès qu’il le peut dans la foi et la prière ? Cette facette secrète de sa personnalité, le président togolais la dévoile avec ferveur alors que l’entretien s’achève. "Dieu a toujours été très important pour mon père, il l’est aussi pour moi. Entre le bien et le mal, la différence est souvent ténue, et seul Dieu peut nous aider à respecter nos principes et à résoudre nos cas de conscience", dit celui qui se revendique comme chrétien, sans plus de précision.

Dernières questions, dernier test avant de se séparer : son personnage préféré ? "Jésus-Christ." Sa qualité favorite chez les autres ? "La loyauté." Ce qu’il déteste le plus ? "Le mépris." Son principal trait de caractère ? "L’humilité, car ma fonction ne pousse pas à l’être, mais aussi la volonté."

Son principal défaut ? "L’absence de communication, mais je me soigne, rassurez-vous." Son rire résonne sur les murs du palais désert. Dehors, Lomé attend dans la fièvre les premiers meetings de la campagne. Comme un félin aux portes de l’arène, Faure Gnassingbé s’apprête à conquérir les Togolais. "Aucune élection n’est jamais gagnée d’avance", dit-il, avant d’ajouter : "Je compte bien l’emporter, c’est sûr. Mais je n’ai pas l’intention de m’éterniser au pouvoir."

Dont acte.