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Abdennour Bidar, docteur islam

Abdennour Bidar critique un monde musulman obtu mais également un Occident dominateur. © Lionel Bonaventure/AFP

Ce philosophe prêche pour une religion ouverte, moderne, capable de se poser des questions sur elle-même. Son dernier ouvrage est un vibrant plaidoyer en faveur de la fraternité.

Chargé de mission sur la pédagogie de la laïcité, il planche sur des outils de formation, forme lui-même corps d’inspection et chefs d’établissement et anime des conférences sur le sujet. En parallèle, ce marathonien médiatique de 44 ans, cheveux ras, barbe poivre et sel, court de plateaux télé en studios radio. Il présente l’émission Cultures d’Islam sur France Culture depuis le début de l’année et fait la promotion de ses ouvrages un peu partout.

Car oui, lorsqu’il ne signe pas des articles dans la revue Esprit ou des tribunes dans les pages "Débats" du quotidien Le Monde, Bidar écrit des livres. Sur la dizaine à son actif, son dernier en date, Plaidoyer pour la fraternité (éditions Albin Michel), est le plus court et le plus incisif, mais reste sur la même ligne que ses précédents opus.

Cet agrégé et docteur en philosophie, normalien de surcroît, alerte depuis plus de dix ans sur ce qu’il appelle "les maladies" de l’islam. Il a fallu un déclic sanglant, des dessinateurs et des Français de confession juive criblés de balles en plein Paris par des assassins se revendiquant de l’islam pour qu’on lui tende une oreille un peu plus attentive et qu’on lui fasse une place sur les banquettes des talk-shows.

En octobre 2014, le philosophe avait publié sur le site de l’hebdomadaire Marianne une "Lettre ouverte au monde musulman", traduite en anglais et en arabe. "Il est indispensable […] que l’islam dénonce la barbarie, écrit-il. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car [toi, monde musulman] tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment aurait été une occasion historique de te remettre en question !"

Sur le moment, cet appel vibrant à un islam libéré de la soumission, de la violence, capable de se réformer pour promouvoir l’émancipation des femmes, la critique du religieux, la démocratie est resté un peu inaperçu. Après les attentats, la lettre a été partagée en rafale sur les réseaux sociaux et lue plusieurs centaines de milliers de fois.

Dans son Plaidoyer pour la fraternité, le philosophe se fait plus précis. Il accuse "ce salafisme obscurantiste venu d’Arabie saoudite et qui répand partout jusque dans nos banlieues un islam ultrarigide, binaire (bien/mal, permis/défendu), intolérant et agressif".

Gamin, je me trouvais face à deux islams parfaitement antagonistes : l’un très cérébral, l’autre ne se posant aucune question sur lui-même, dit-il.

Comment pourrait-il accepter une vision univoque de l’islam, lui qui a grandi dans les quartiers Nord de Clermont-Ferrand entre une mère auvergnate catholique, mais convertie au soufisme, et un père adoptif marocain adepte du Tabligh, une organisation piétiste de prêcheurs ayant une lecture très littérale du Coran ?

"Gamin, je me trouvais face à deux islams parfaitement antagonistes : l’un très cérébral, l’autre ne se posant aucune question sur lui-même, une sorte de "fanatisme tranquille" avec des certitudes en béton armé", se souvient le philosophe.

Il dit avoir été un "enfant mystique", beaucoup plus questionné par la foi que ses deux soeurs et son frère. "Tous les jours, avec ma mère, nous avions des discussions spirituelles. C’était presque une institution."

Le petit Bidar est premier de la classe, entouré de copains aux origines mélangées. Son père est souvent absent, mais l’enfant est très proche de son grand-père paysan, athée et ancien résistant communiste. "C’était moi, le petit musulman, qui l’aidait à faire les vendanges", sourit-il.

Mais il vit un divorce profond entre matérialisme occidental et spiritualité de l’islam : "Je n’ai pas réussi à réconcilier mes identités avant de franchir la trentaine." C’est la philosophie qui lui permet d’articuler les pensées, de faire dialoguer le poète et penseur originaire du Pendjab Mohammad Iqbal (à qui il a consacré sa thèse) avec Bergson ou Heidegger.

Aujourd’hui, s’il ne se rend plus qu’exceptionnellement à la mosquée, il a toujours un petit chapelet en poche, qu’il égrène quotidiennement. Abdennour Bidar est très critique envers un monde musulman obtus. Mais il l’est tout autant envers un Occident dominateur, convaincu de détenir la vérité, ce qui est bizarrement moins médiatisé en France.

Selon lui, ces "monstres siamois" se jettent dans une impasse en sacralisant d’un côté l’image du Prophète et sa religion, de l’autre la liberté. Pour sortir de l’ornière, le philosophe énumère à la fin de son dernier ouvrage dix propositions concrètes pour une "France fraternelle".

Il envisage la création d’un "ministère de la Fraternité" pour répondre à "l’infamant" ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale imaginé en 2007.

Il envisage notamment la création d’un "ministère de la Fraternité" capable de coordonner différentes politiques publiques pour créer du lien entre les grandes familles intellectuelles et spirituelles… Une réponse à "l’infamant" ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale imaginé en 2007. Pour l’instant, ses propositions n’ont rencontré aucun écho dans les hautes sphères politiques. Mais il prévoit déjà de mettre sur pied une fondation pour fédérer des initiatives citoyennes favorisant la fraternité…

Si son agenda le lui permet. 

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Plaidoyer pour la fraternité, d’Abdennour Bidar, Albin Michel, 112 pages, 6 euros.

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