Kaaris, un rappeur sur le ring

Kaaris en concert le 6 mai 2014. © Lionel Rieder/FlickrCC

Kaaris, Français d'origine ivoirienne, entend bien sonner le rap français à coup de punchlines dévastatrices.

Masse de muscles en mouvement, Kaaris déboule pour l’entretien comme s’il entrait sur un ring. Sur le dos, pas de peignoir mais un blouson noir portant sa marque de streetwear BTTF (Back to the Future). Poignée de main de ferrailleur. Regard qu’on devine de défi derrière les verres fumés de ses lunettes d’aviateur, vous jaugeant en adversaire. Nous sommes à Paris chez Universal, mais on jurerait entendre un gong.

Le premier round se passe plutôt mal. Quand on lui demande de confirmer son vrai patronyme (Okou Gnakouri), sa date et son lieu de naissance (30 janvier 1980 à Cocody, près d’Abidjan), le rappeur disque d’or voit rouge : "T’es flic ou quoi ?" On s’attendait bien à ce que cette ceinture noire de la punchline (la "formule choc" des rappeurs) soit un peu retorse. Qu’un artiste qui fredonne "La République me suce le tuyau / Monsieur l’agent j’t’enfonce le triangle et le gilet fluo" ait la délicatesse d’un char d’assaut. D’autant que ce taiseux est connu pour faire des réponses plus courtes que les questions. Mais quand on évoque son pays d’origine, la pression descend d’un coup.

Okou, donc, a quitté très tôt la Côte d’Ivoire. "Mon père est mort peu de temps après ma naissance, il n’avait que la trentaine. Ma mère est partie en France pour faire des ménages. Mais elle est rapidement revenue nous chercher." Le Bété n’a que 2 ans quand il atterrit à Paris. Il partage une chambre de bonne avec ses huit frères et soeurs. Puis la famille se met sur orbite en banlieue : Noisy-le-Sec, Taverny et enfin Sevran, alias "Sevrak", qu’il porte à bout de textes.

"On m’appelait le petit Blanc !"

À la fois berceau, fief, fierté et fardeau. Fardeau, oui. Sinon comment expliquer que le banlieusard ait besoin de "repartir se ressourcer au bled", restant parfois deux mois au village ? "Là, ça fait presque quatre ans que je n’ai pas pu m’y rendre, ça commence à me manquer…", confesse-t-il, évoquant un éventuel concert à Abidjan cet été. Le "Babi-sitter", comme le surnomment ses fans ivoiriens, n’a jamais joué sur ses terres, alors qu’il a enflammé le stade Félix-Éboué de Brazzaville.

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Deuxième round. Le mastard s’autorise une minute de silence rêveuse avant d’évoquer son premier retour au pays, en 2003. "J’avais une impression de déjà-vu. Rien que l’odeur, c’était un choc : la bouffe, les arbres… J’étais chez moi." Puis, miracle, un franc sourire déchire le masque de l’Attila des mixtapes : "Mais les gens savaient que j’étais français, on m’appelait le petit Blanc !"

Malheureusement, l’expatrié se fait rapidement rattraper par la guerre civile. Et, tandis que le sud et le nord du pays se déchirent, son statut de Français est de moins en moins enviable : les tricolores sont pourchassés comme fauteurs de troubles. Pour ne rien arranger, il contracte le paludisme et perd une vingtaine de kilos. Comme l’écrit le poète du bitume : "Paradis artificiels, mais l’enfer est bien réel."

Fissa, le malade prend la tangente en tentant de passer par la case aéroport. Sur la route, des chars, des jeunes survoltés, armés jusqu’aux canines, et des bouquets de cadavres plantés sur les trottoirs. Enfin, il entre dans le camp du 43e bataillon d’infanterie de marine, les forces françaises sur place. Peut-être parce qu’il était plus noir que ses compatriotes, "ou peut-être parce qu[‘il] l’ouvrai[t] un peu trop", la forte tête sera le dernier à partir, après dix longues journées de fièvre passées sur place.

L’expérience lui aura inspiré le titre d’un mini-album sorti en 2007, 43e BIMa, qui a attiré l’attention des amateurs. Kaaris (un pseudo qui mixe le mot "charisme" au python Kaa du Livre de la jungle) se fait enfin un nom. À 35 ans aujourd’hui, et déjà seize piges micro en pogne, le Sevranais est un dinosaure dans l’univers jeuniste du hip-hop.

Comparé à Booba

Mais il a réussi à sortir de l’ombre grâce à un autre poids lourd chauve et barbu à double voyelle, Booba, qui l’a un temps pris sous sa patte. Les deux costauds sont souvent comparés, Kaaris étant comme un jumeau maléfique de "B2O" : plus ordurier, plus violent et plus mobile sur scène.

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Son premier album, Or noir, sorti fin 2013, s’est écoulé à plus de 60 000 exemplaires. Mais les amitiés ne durent pas dans ce milieu de grands sentimentaux. Après avoir été victime d’une série de piques de l’ourson, Kaaris a menacé tendrement Booba de lui "briser les os" et de lui "boire son sang" dans une vidéo dont il n’est pas très fier. Le clash, en attendant, assure de la visibilité aux deux gangsters du Net.

La suite après ce second album ? "Continuer à rapper, rapper, rapper, sourit ce fana de rap US qui a réussi à décrocher une pointure américaine, Future, en featuring pour son dernier album. Et quand j’aurai fait le tour de la question, je retournerai m’installer en Côte d’Ivoire." La bande-son, alors ? "Ce sera Les Garagistes, Tiken Jah Fakoly, Soum Bill…", égrène l’artiste, qui connaît ses classiques.

Fin de l’entretien. Kaaris se lève et glisse à son attachée de presse en rigolant : "Il a essayé de me coincer. Mais je suis meilleur que lui !" On avait oublié qu’on était sur un ring.