Xénophobies africaines

par

Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Je donne ma main à couper si je me trompe. Chaque fois que rien ne marche sur notre continent, chaque fois que ceux qui rêvent debout voient leurs desseins contrariés, une phrase, une seule, revient sur toutes les lèvres, telle une rengaine : "Les Blancs ne nous aiment pas, ils nous exploitent."

Comme si la vocation des Blancs était de nous aimer et de privilégier nos intérêts au détriment des leurs. Se l’imaginer, c’est atteindre le summum de la naïveté, de l’ignorance et de la mauvaise foi. Mais est-ce que nous nous aimons nous-mêmes ? Hélas, non, mille fois non. Les événements xénophobes qui se sont déroulés récemment en Afrique du Sud prouvent, s’il en était besoin, le niveau de haine auquel sont arrivés certains écervelés ivres d’arrogance et de cynisme.

Je ne demande pas aux Sud-Africains d’embrasser sur la bouche ceux qui débarquent chez eux avec l’espoir de grignoter un peu de leur pain. Je veux seulement qu’ils les respectent car tout homme, quel qu’il soit, a le droit d’exister, de rêver. Les expulsions massives d’étrangers, les mauvais traitements qu’on leur inflige et tous les maux dont on les accable dans nos différents pays sont inacceptables.

Dans la plupart des lois fondamentales des États du continent, il est écrit que "les normes constitutionnelles et légales relatives aux droits fondamentaux devront être interprétées et appliquées en harmonie avec la Déclaration universelle des droits de l’homme et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples".

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Qui parle d’"hospitalité africaine", de "solidarité africaine", d’"union africaine", d’"intégration africaine" ? C’est nous, bien sûr. Mais nous nous gavons de mots, de formules auxquelles nous ne croyons pas car nous ne pensons pas à l’Afrique. Nous pensons d’abord, encore et toujours, à nos nombrils, persuadés que nos petites identités étroites l’emportent sur les valeurs fondamentales qui doivent nous guider. Nous continuons de prendre des vessies pour des lanternes.

La liste des expulsions ou des lynchages d’Africains dans des pays prétendument "frères" est longue. Des Dahoméens et des Nigérians ont été expulsés de la Côte d’Ivoire en 1958 et 1963. Le gouvernement du Congo-Léopoldville a mis dehors, en 1964, des ressortissants du Congo-Brazzaville. Des Togolais et d’autres ressortissants ouest-africains ont été chassés du Ghana en 1969 et 1970.

Idi Amin Dada, le président ougandais, ne s’était pas empêché, en 1972, de refouler des milliers d’Asiatiques dont certains avaient, pourtant, la nationalité ougandaise. Que dire du Nigeria, qui, en 1983, ne s’était pas privé de renvoyer chez eux quelque 2 millions de personnes originaires de plusieurs pays d’Afrique occidentale ? Ou encore de la Côte d’Ivoire, qui a expulsé des pêcheurs maliens et des agriculteurs burkinabè en 1998 et 1999 ? L’Angola, depuis des années, n’y va pas de main morte quand il s’agit de ressortissants de la République démocratique du Congo, qui ont été déclarés indésirables au Congo-Brazzaville et reconduits massivement à la frontière l’année dernière.

Toutes ces opérations ont été menées dans des conditions humainement dégradantes. Comme si c’était la seule façon de traiter un Africain qui a quitté sa patrie. l

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