Guinée équatoriale : l’opposant Severo Moto, empêcheur de tourner en rond

Severo Moto fait son retour en politique. © Jacques Torregano/J.A.

Il aurait pu profiter d'une retraite paisible sous le soleil madrilène. Mais le sulfureux opposant fait son retour. Bien déterminé à jouer un rôle, fût-il indirect, dans la présidentielle de l'année prochaine.

C’est un chiffre qui en impose sur le CV. Jugé par contumace et reconnu coupable d’avoir voulu renverser le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, une première fois en 1997 puis en 2004, Severo Moto Nsa a écopé de cent soixante-deux ans de prison. Rien que ça. Une performance qui fait de lui le plus célèbre des opposants équato-guinéens en exil.

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Depuis dix ans pourtant, Severo Moto avait disparu des écrans radars médiatiques. La dernière fois qu’il avait défrayé la chronique, c’est quand il avait mystérieusement disparu de son domicile madrilène, en 2005, avant de réapparaître un mois plus tard en Croatie (il avait dit avoir dû prendre la fuite pour échapper à des tueurs à gages espagnols payés par Malabo). Mais, depuis, plus grand-chose.

Severo Moto vit toujours à Madrid (il s’y est installé en 1981, et c’est là qu’il s’est marié avec une Équato-Guinéenne qui lui a donné quatre enfants), mais c’est à Paris qu’il a décidé de faire son grand retour, un an avant la prochaine élection présidentielle. Timing parfait.

"J’appelle M. Obiang à ouvrir le dialogue avec l’opposition, à autoriser le retour au pays des exilés, en toute sécurité, et à organiser des élections libres", martèle-t-il. Costume ajusté, cheveux grisonnants, l’homme n’a rien perdu de sa verve malgré ses 71 ans.

"M. Obiang attend-il que la situation dégénère comme au Burkina Faso ?" poursuit-il, en s’inquiétant de l’arrestation d’une cinquantaine d’étudiants qui avaient manifesté leur mécontentement dans les rues de Malabo, mi-mars, et qui depuis croupissent dans les geôles de "Guantánamo" (surnom donné à la prison de la ville). Severo Moto veut faire table rase du passé.

La bête noire d’Obiang

Il assure n’avoir jamais été impliqué dans la tentative de coup d’État de mars 2004. "Je suis un homme politique, je suis chrétien et je ne souhaite la mort de personne." Et quid de ses liens présumés avec Mark Thatcher, le fils de l’ancien Premier ministre britannique, avec le mercenaire anglais Simon Mann ou avec l’ancien militaire sud-africain Nick du Toit, qui ont tous été condamnés dans cette affaire ?

En 1979, il est journaliste et goûte déjà à la prison quand Obiang renverse son oncle, le président Francisco Macías Nguema.

"Je ne les ai jamais côtoyés, je ne les connais pas et, d’ailleurs, aucun lien n’a jamais pu être établi entre nous", continue-t-il d’affirmer. Avant d’ajouter : "Après, il est possible que ces messieurs aient envisagé de renverser M. Obiang et aient pensé que j’étais le mieux placé pour diriger le pays."

Severo Moto n’a pas toujours été la bête noire de Teodoro Obiang. Né en 1943 dans le village d’Acock, au coeur de la forêt équatoriale, il est journaliste et goûte déjà à la prison quand Obiang renverse son oncle, le président Francisco Macías Nguema. Nous sommes en 1979. Severo Moto est libéré, puis envoyé à Cuba pour représenter Malabo au sommet des pays non-alignés.

Deux ans plus tard, il revêt le costume de ministre de l’Information et du Tourisme et plonge dans les arcanes du régime. Les deux hommes ne s’entendent pas longtemps. "Face aux dérives et au refus de M. Obiang d’ouvrir le pays au multipartisme, j’ai décidé de prendre mes distances", explique-t-il. Passé à l’opposition, Severo Moto est désormais trop encombrant pour un pouvoir dont il connaît tous les rouages.

En décembre 1981, quelques mois après avoir été nommé, il fuit en Espagne, où il demande et obtient l’asile politique. De là, il crée le Parti du progrès de Guinée équatoriale (PPGE) en 1983. "Nous avons enregistré 30 000 adhérents en quelques mois. C’était un vrai succès !" Dix ans plus tard, à la faveur d’une réforme autorisant le multipartisme, Severo Moto tente un retour au pays et se présente à la présidentielle de 1996. C’est un échec.

Exil et déboires

Il reprend la route de l’exil et accumule les déboires. En mars 2008, la police espagnole découvre des armes de guerre dans le coffre de sa voiture, et Severo Moto est brièvement arrêté ("C’était un coup monté", s’énerve l’intéressé).

En 2013, la presse madrilène affirme que sa campagne pour l’élection de 1996 a été financée de manière illicite par le Parti populaire de José María Aznar, le Premier ministre de l’époque, dont il est réputé proche. On est loin du paisible retraité que Nick du Toit décrivait comme "honnête et intègre", "un ancien séminariste digne de confiance". Diabolisé.

Aujourd’hui, que reste-t-il de Severo Moto en Guinée équatoriale ? La question est sensible. Aucun de ses alliés d’hier ne souhaite s’exprimer ouvertement de peur de s’attirer les foudres de la présidence. Nombreux sont ses partisans de l’époque (dont des cadres dirigeants du PPGE) qui ont rejoint les rangs d’autres partis d’opposition, notamment ceux de la principale formation de gauche, Convergence pour la démocratie sociale (CPDS). Diabolisé par le pouvoir, Severo Moto compte sans doute encore quelques amis qui croient dur comme fer qu’il reste une alternative crédible à Teodoro Obiang. Un retour est-il possible avant la prochaine présidentielle ?

Malabo affirme que l’amnistie accordée en novembre 2014 à tous les opposants en exil s’applique également à lui. L’opposant reste sceptique.

"Depuis 2009, j’ai eu des rencontres régulières avec les ambassadeurs de Guinée équatoriale et avec des médiateurs gabonais, explique-t-il. M. Obiang m’a proposé de rejoindre le Parti démocratique [PDGE, au pouvoir] moyennant de fortes sommes d’argent, et j’ai refusé catégoriquement." Mais il y a d’autres manières de continuer à peser dans le débat politique. Un de ses proches affirme qu’il n’exclut pas une alliance avec d’autres partis d’opposition. Histoire de continuer à jouer les empêcheurs de tourner en rond.