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Joséphine Baker, au-delà des bananes

Josephine Baker en 1946. © AFP

Quarante ans après la disparition de la vedette des années folles, le 12 avril 1975, biographes et documentaristes tentent encore de cerner les ambiguïtés et de saisir la complexité du personnage.

Le dimanche 12 avril, les enfants de Joséphine Baker inviteront les Parisiens à se recueillir dans l’église Saint-Roch, au centre de la capitale française.

"Cet office est ouvert à tous", précise Brian Bouillon-Baker, l’un des héritiers de l’artiste. L’initiative peut étonner quand on sait que la vedette n’était pas précisément catholique, mais croyait en un dieu unique et estimait d’ailleurs "qu’on n’a pas besoin d’être dans un temple, une mosquée ou une église pour prier".

Divorcée quatre fois, bisexuelle, libertaire, convertie temporairement au judaïsme le temps d’un mariage… voilà donc la danseuse à la ceinture de bananes qui émoustilla le Tout-Paris des années folles célébrée le temps d’une messe catholique. Le paradoxe n’aurait pas déplu à cette femme ambivalente, toujours à cheval entre deux contradictions, qui faisait le grand écart entre les États-Unis et la France, les artistes de l’avant-garde et le populo, et qui est restée comme un symbole de la "négresse" érotisée tout en se faisant le chantre de la lutte contre les discriminations.

Freda Josephine McDonald, de son vrai nom, est née le 3 juin 1906 dans les bas-fonds de Saint-Louis, dans le Missouri, au centre des États-Unis. Ses deux parents sont artistes, en mal de reconnaissance et fauchés. Le père, d’origine espagnole, prend rapidement la poudre d’escampette. La mère, une métisse africaine-américaine et amérindienne, aime peu sa fille, lui trouvant la peau "trop blanche", comme son papa.

Joséphine, par la suite, s’inventera un géniteur plus glorieux : "un tailleur juif", "un danseur espagnol", "un Créole de la Nouvelle-Orléans", "un Blanc que sa mère aurait connu à l’école", comme le rappelle son biographe américain Ean Wood (La Folie Joséphine Baker, éd. Serpent à plumes). Le quotidien de la future millionnaire n’est pas rose : elle loge avec sa famille dans un taudis grouillant de rats, des journaux en guise de papier peint.

À 6 ans, elle fait les poubelles pour trouver de la nourriture et vole du charbon près des chemins de fer. Elle confessera plus tard avoir commencé à danser pour pouvoir se réchauffer.

Broadway

La petite fille aime aussi faire le clown et finit par combiner grimaces et pas de deux. Des musiciens de rue repèrent ce drôle de phénomène et l’intègrent au spectacle qu’ils donnent devant les files d’attente des théâtres. Le succès aidant, le petit groupe se retrouve bientôt à l’intérieur des cabarets. Le style de Freda Josephine, mélange de grâce et de comique, séduit.

À 16 ans, elle a déjà divorcé deux fois et part tenter sa chance au music-hall de Broadway, à New York. Une riche mondaine, Caroline Dudley, la remarque et lui propose de la suivre à Paris. La jeune aventurière n’hésite pas, d’autant qu’elle a entendu dire qu’en France les Noirs étaient plus respectés, qu’elle n’aurait plus à affronter la discrimination, qu’elle voyait comme "une bête terrible qui paralyse l’âme et le corps".

Pourtant, sur place, c’est son personnage de jeune sauvageonne, caricature de "négresse" animale et sensuelle à l’excès, qui lui permet de conquérir le public parisien.

Dans la "Danse sauvage" qu’elle exécute pour la première fois pour la Revue nègre en 1927, au Théâtre des Champs-Élysées, on la voit se mettre à quatre pattes, exécuter une sorte de charleston exotique, jouer au primitif en roulant des yeux et des hanches suggestivement, presque nue sous sa célèbre ceinture de bananes. Elle aura plus tard cette formule : "Je n’étais pas nue, je n’avais seulement pas de vêtements sur moi."

En 1931, la métisse est même choisie par le comité de l’Exposition coloniale pour être la "reine" de la manifestation, elle qui est née dans la boucle du Mississippi ! Sous la pression du public et des associations, l’idée sera finalement abandonnée. Et c’est bien la même Joséphine qui s’engage activement contre le racisme.

"Elle s’est battue pour la cause des Noirs en exigeant par exemple que les personnes de couleur puissent assister à ses spectacles aux États-Unis, ce qui lui a fait perdre beaucoup de contrats", nous explique Angélique de Saint-Exupéry directrice du château des Milandes, l’une des dernières demeures de l’artiste, qui se visite aujourd’hui. En 1963, elle est même l’une des rares femmes noires (avec la militante Daisy Bates) à s’exprimer lors de la marche pour les droits civiques avant que Martin Luther King prononce son discours historique "I Have a Dream".

Sa popularité, miss Baker la doit beaucoup à l’avant-garde française. Comme le souligne dans un hommage télévisuel diffusé sur France Ô* l’un de ses enfants, Jean-Claude Bouillon-Baker : "Ce n’est pas le peuple qui a tout de suite porté aux nues Joséphine Baker. Ce sont les grands artistes : Picasso, Jean Cocteau, Picabia, Fernand Léger, Robert Desnos…"

Égérie du Paris des années folles, elle posa pour le grand Pablo, mais aussi pour Van Dongen, le portraitiste des cocottes et des mondaines, pour le photographe Man Ray, ou un autre de ses compatriotes, Alexander Calder, qui fit d’elle plusieurs sculptures et une caricature en fil de fer. Elle est également évoquée dans les oeuvres de nombreuses plumes de l’époque : Fitzgerald, Colette ou Paul Morand, à qui elle inspire son roman Magie noire.

Avant d’embarquer pour la France, Joséphine Baker avait estimé qu’"il n’y [avait] pas d’avenir dans ce voyage !" C’est pourtant là qu’elle décide de définitivement s’installer, chantant dans la langue de Mistinguett, acquérant la nationalité en 1937 et s’engageant rapidement comme agent du contre-espionnage sur le territoire pendant l’Occupation.

Parmi de nombreuses missions périlleuses, elle a notamment transporté des documents confidentiels en les dissimulant parmi ses partitions. Elle devient également agent de propagande du général de Gaulle (à qui elle restera fidèle politiquement toute sa vie) et donne des concerts pour récolter des fonds au profit de l’armée française. La guerre terminée, la "sauvageonne" sera décorée de la croix de guerre et de la médaille de la Résistance.

Ce combat exemplaire a amené en 2013 l’écrivain Régis Debray, dans une tribune pour le quotidien Le Monde, à demander la panthéonisation de l’héroïne. clan. L’auteur évoque aussi sa "tribu arc-en-ciel", ses douze enfants de toutes origines et religions adoptés après la seconde guerre mondiale. Elle les élève d’abord au château des Milandes.

Cet édifice Renaissance, en Dordogne, qui avec ses tourelles et ses gargouilles évoque un décor de conte de fées. Le lieu célèbre le souvenir de Joséphine et rappelle sa philosophie : "Tous les hommes n’ont pas la même couleur, le même langage ni les mêmes moeurs, mais ils ont le même coeur, le même sang, le même besoin d’amour."

Mais, là encore, derrière la concrétisation d’une idée généreuse, la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît. Dans Joséphine Baker, le regard d’un fils (Patrick Robin éditions), Brian Bouillon-Baker raconte une mère autoritaire, se comportant en chef de clan sévère et cachant à ses rejetons son passé au music-hall. Mieux, la danseuse et chanteuse refusait que sa petite troupe s’initie à l’art.

"Elle voulait nous préserver, explique Brian Bouillon-Baker. Malgré les apparences, notre mère a tout fait pour que l’on ait une vie normale, que l’on fasse des métiers stables, loin du milieu artistique."

Ultime contradiction, elle qui s’amouracha de nombreuses femmes rejeta pourtant l’un de ses fils à cause de son homosexualité. Les circonstances de sa mort sont à la hauteur du personnage, tout en contrastes. Elle qu’on disait dépassée fait un retour triomphal à la fin des années 1960. Quelques jours après une rétrospective de sa carrière, "Joséphine à Bobino", l’artiste est retrouvée dans le coma, dans son lit, des coupures de presse dithyrambiques autour d’elle.

L’artiste qu’on croyait ringardisée meurt au milieu des hommages, le 12 avril 1975 à l’âge de 68 ans. 

* L’Autre Joséphine, diffusé le dimanche 12 avril à 22 h 35 sur France Ô.

 

Artiste Majuscule

 

A l’occasion de l’anniversaire de la mort de Joséphine Baker, le 12 avril 1975, il était absolument nécessaire de revenir sur le parcours exceptionnel de cette artiste atypique. Les éditions Rue du monde, dont l’une des antiennes est le combat contre le racisme, propose avec Joséphine l’adaptation d’un texte de Patricia Hruby Powell illustré par Christian Robinson. Pour les plus jeunes, qui ne connaissent pas le personnage, c’est une première approche qui permet de dire l’essentiel. Les plus grands regretteront, eux, une hagiographie un peu fade que ne servent ni les illustrations, peu inventives, ni la mise en page du texte envahi de majuscules inutiles. N.M.