Céréales : consommer local, mission impossible ?

L’Afrique subsaharienne a augmenté sa production de céréales de 24 millions de tonnes depuis 2008 (ici, du blé au Kenya). © Trevor Snapp/Bloomerg via Getty Images

Causées par la flambée des prix sur les marchés mondiaux, les émeutes de la faim de 2008 ont servi de leçon : il faut limiter les importations de denrées agricoles et développer leur production en Afrique. Le défi implique de surmonter les aléas climatiques... et de libérer l'initiative.

Sept ans après les émeutes de la faim, le spectre d’une crise alimentaire permanente en Afrique s’est éloigné. Selon le think tank britannique Overseas Development Institute (ODI), la production mondiale de céréales a doublé depuis 2008, ramenant le prix des denrées agricoles à des niveaux beaucoup plus raisonnables.

Une prouesse à laquelle les économies du Sud ont largement contribué. En mai 2014, ODI notait que l’Afrique subsaharienne a augmenté sa production de plus de 24 millions de tonnes depuis 2008, une progression trois fois plus importante que celle enregistrée au cours des sept années précédant la hausse spectaculaire des cours des matières premières agricoles. Néanmoins, beaucoup de pays restent dépendants des importations pour répondre à l’augmentation de leurs besoins en céréales.

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C’est par exemple le cas des pays maghrébins. En 2014, leur production a chuté de 20 %, pour un total d’environ 12,9 millions de tonnes. L’Algérie a notamment vu ses récoltes de blé s’effondrer pour passer de 3,3 millions à environ 2 millions de tonnes, notamment en raison de la sécheresse qui a frappé l’est du pays. Pour couvrir leurs besoins, Alger, Rabat et Tunis devraient importer dans les prochains mois environ 9 millions de tonnes de blé. Près de 5 millions de tonnes de maïs devraient aussi être achetées sur les marchés internationaux.

Déficit pluviométrique

En Afrique de l’Ouest, malgré une production de céréales de 56,6 millions de tonnes en 2014, en hausse de 3 % par rapport à 2013, selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la plupart des États devront aussi recourir aux importations. Au niveau régional d’abord, en ce qui concerne le sorgho et le mil, car de nombreux pays sahéliens ont connu un déficit pluviométrique. Mais aussi en achetant sur les marchés internationaux, notamment du blé et du riz.

D’après Yann Lebeau, chef de mission Maghreb-Afrique de France Export Céréales, une association regroupant les exportateurs de l’Hexagone, les États d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale devraient importer environ 8 millions de tonnes de blé, dont la moitié pour le seul Nigeria. Concernant l’approvisionnement en riz, le continent connaît la même dépendance. Les producteurs asiatiques lui fournissent environ 40 % de ses besoins, soit 14 millions de tonnes par an, malgré les efforts entrepris au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou encore au Nigeria pour favoriser la production locale.

La culture du maïs, très gourmande en eau, est elle aussi insuffisante pour couvrir les besoins. Dans ce domaine, 2015 devrait être une année particulière en Afrique australe, compte tenu de la sécheresse, la pire depuis vingt-trois ans, qui a affecté les rendements de l’Afrique du Sud. Pretoria a vu sa production de maïs blanc (9 millions de tonnes) chuter d’un tiers, l’obligeant à s’approvisionner en partie sur le marché argentin pour limiter le déficit.

Par effet domino, le Zimbabwe voisin devra trouver de nouvelles sources d’importation, probablement en Zambie. L’an dernier, Harare avait acheté plus de 20 % de la production de son voisin du Sud. De l’Algérie au Cameroun, en passant par le Nigeria, Jeune Afrique a choisi trois exemples qui illustrent la dépendance des pays africains en matière d’approvisionnement céréalier, mais aussi les politiques mises en place pour en sortir, et les opportunités parfois inattendues qui s’offrent aux agriculteurs.

  • Guinness brasse le sorgho camerounais

La filiale de Diageo prévoit d’acheter 9 000 tonnes de céréales par an. Objectif : abaisser les coûts de production de ses bières.

Lancée en septembre 2013, la bière blonde Harp Premium est brassée par Guinness Cameroon à partir de sorgho local. Depuis 2009, la deuxième entreprise brassicole du pays a dépensé plus de 1,5 milliard de F CFA (2,3 millions d’euros) pour se procurer 6 000 tonnes de cette céréale principalement destinée à l’alimentation, mais aussi utilisée pour la fabrication du bil-bil, la bière artisanale prisée dans les régions du Nord et de l’Extrême-Nord.

Persuadé de la pertinence de sa stratégie, Guinness entend maintenant développer ce segment en en achetant chaque année 9 000 t. Pour maîtriser la chaîne de valeur, la société s’est alliée à deux groupements fédérant plus de 4 500 paysans répartis dans 33 coopératives, chargés de collecter, nettoyer, empaqueter et vendre le muskwari (sorgho de saison sèche) à Guinness. Si la maison mère, Diageo, veut réduire ses importations, c’est parce qu’elle peut ainsi faire chuter ses coûts de production.

De 2 700 t actuellement, ses besoins s’élèveront à 17 000 t dans trois ans. « Notre ambition est de nous fournir à hauteur de 50 % en matières premières locales d’ici à 2017, annonce Baker Magunda, directeur général de Guinness Cameroon. À terme, elles représenteront une part importante des ingrédients de nos marques Guinness, Guinness Smooth, Malta Guinness, Satzenbrau et Harp. » Le brasseur va, dès avril, installer un cuiseur sur son site de Douala pour optimiser l’utilisation du sorgho et investira plus de 2 milliards de F CFA jusqu’en 2018 pour accroître ses ressources humaines et technologiques. Il bénéficie également du concours du ministère de l’Agriculture.

Débouchés

Du côté des agriculteurs, la politique d’approvisionnement de Guinness est favorablement accueillie, car elle offre un débouché plus rentable que la vente sur les marchés locaux. Certains producteurs songent déjà à augmenter les surfaces consacrées au sorgho si la situation sécuritaire le permet. En Ouganda, SAB Miller et plusieurs autres brasseurs appliquent une politique similaire pour un volume d’achat qui dépasserait 10 millions de dollars par an (9,1 millions d’euros).

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  • Alger fait pleuvoir les aides sur le blé

La dernière moisson a été catastrophique, avec une chute de production de 30 %. La faute à une météo capricieuse, affirment les autorités, qui ne cessent de déployer des mesures de soutien.

Annoncée dans un « avenir proche » depuis 2008 (année de production record, avec 6,1 millions de tonnes), l’autosuffisance en céréales de l’Algérie semble plus éloignée que jamais. Avec 3,4 millions de tonnes produites au cours de la campagne 2013-2014, soit 30 % de moins que la saison précédente, le pays enregistre son plus faible rendement depuis six ans. Une baisse due essentiellement au manque de pluie, a justifié Abdelwahab Nouri, le ministre de l’Agriculture et du Développement rural.

La sécheresse passée, les 600 000 producteurs de blé du pays font leurs comptes : près de 800 000 ha sur les 3,3 millions consacrés aux céréales n’ont rien produit, selon les chiffres de l’Institut technique des grandes cultures. Un coup dur pour les autorités, qui augmentent chaque année les montants débloqués au profit de l’agriculture (un secteur qui représente 9,7 % du PIB). « Les céréaliers peuvent bénéficier d’une aide de l’État de 50 % pour l’acquisition de matériel d’irrigation, de 20 % pour l’achat des engrais et de prêts sans intérêts, énumère Mohamed Belabdi, directeur général de l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC). Et nous avons signé en avril 2013 un protocole d’accord avec le groupe français Axereal pour fournir aux agriculteurs des semences de qualité. »

« Les décrets existent mais, dans la pratique, leur application prend beaucoup de temps », déplore Ramy Sellam, 26 ans, qui cultive depuis trois ans 12 ha, dont 5 de céréales, à 200 km à l’ouest d’Alger. « Depuis mon installation, j’ai déposé plusieurs dossiers, mais je n’ai jamais reçu de réponse », poursuit le jeune agriculteur, qui a donc investi sur ses fonds propres. Quant aux céréales, « elles ne me rapportent rien car j’ai une trop petite surface », explique-t-il. Un problème commun en Algérie, où les exploitations agricoles de plus de 300 ha se comptent « sur les doigts de la main », selon le directeur de l’OAIC.

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  • Le riz gagne du terrain au Nigeria

Le pays devrait en importer environ 3 millions de tonnes cette année. Mais les autorités et les acteurs privés mettent les bouchées doubles pour conquérir l’autosuffisance.

Lagos espère bientôt en avoir fini avec les importations de riz. Elles coûteraient chaque jour environ 1 milliard de nairas (4,6 millions d’euros) au pays. Depuis 2011, l’État a mis en place un plan d’action qui vise l’autosuffisance à l’horizon 2015. Mais selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), même si la production locale grimpe (4,9 millions de tonnes de riz paddy en 2014, selon les estimations de la FAO en décembre), les achats effectués sur le marché international restent importants.

Pour la campagne 2014-2015, ils devraient atteindre environ 3 millions de tonnes. Afin de favoriser le décollage de la filière nigériane, les pouvoirs publics avaient décidé de porter les droits de douane à 40 % sur le riz poli et 110 % sur le riz blanchi. Conséquence : les importations illégales via les pays voisins ont explosé, obligeant le gouvernement, en juillet 2014, à plafonner les taxes à 30 % et 70 %. En parallèle, Lagos a sollicité l’implication des groupes agro-industriels pour étendre les surfaces cultivées et construire des rizeries (usines de traitement du riz).

Le groupe singapourien Olam s’est ainsi engagé à aménager 10 000 ha dans l’État de Nassarawa (Centre) et à construire une rizerie d’une capacité de 105 000 tonnes de riz blanchi. Olam évalue l’investissement nécessaire à 18 milliards de nairas. Le conglomérat Stallion, dont le siège est à Dubaï, a également contribué à faire grimper la production nigériane. L’entreprise a notamment investi dans une usine d’une capacité de 360 000 t par an.

Engagements

Mais l’annonce la plus retentissante est celle du milliardaire Aliko Dangote, qui, en août 2014, a révélé avoir signé un accord avec le gouvernement pour un investissement de 1 milliard de dollars (760 millions d’euros à l’époque). D’ici à quatre ans, le tycoon nigérian affirme vouloir produire 4 millions de tonnes de riz non usiné. Il disposerait aujourd’hui de 150 000 ha. Le projet prévoit la construction de deux rizeries d’une capacité de 120 000 t de riz blanchi, avec l’objectif de doubler leur taille dans les deux prochaines années.

« Nous allons être la Thaïlande de l’Afrique », a lancé Akinwumi Adesina, le ministre de l’Agriculture. Si le Nigeria a les moyens de réussir le pari de l’autosuffisance dans les années à venir, le gouvernement devra néanmoins veiller à ce que les industriels tiennent leurs engagements. Fin février, la presse locale a révélé que les groupes Olam et Stallion avaient volontairement dépassé leurs quotas d’importations de riz.

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