RDC : ce que Kinshasa reproche à « Y’en a marre », « Balai citoyen » et « Filimbi »

Conférence de presse du collectif Filimbi avec Y'en a marre et Balai citoyen, le 15 mars 2015. © DR

Les services de sécurité de la RDC ont procédé dimanche à l’arrestation de quatre membres des mouvements citoyens sénégalais "Y’en a marre" et burkinabè "Balai citoyen", qui participaient à une activité organisée à Kinshasa par le collectif congolais "Filimbi", entendez "sifflet" en swahili. Que leur reproche-t-on ?

À Kinshasa, la question d’un possible troisième mandat du président Joseph Kabila demeure un sujet sensible. "Décider d’en parler publiquement, c’est emprunter un terrain glissant", reconnaît un membre de la société civile kinoise. Fadel Barro, Aliou Sane, Malal Talla alias "Fou malade", trois leaders du mouvement citoyen sénégalais "Y’en a marre", et le reggaeman burkinabè Johann Oscibi de "Balai citoyen" en ont fait la mauvaise expérience, le dimanche 15 mars, dans la capitale congolaise.

>> Lire aussi : Au Burkina Faso aussi, y’en a marre !

"Filimbi", collectif illégal ?

Invités par leurs "frères" congolais du collectif "Filimbi" (traduisez "sifflet" en swahili, l’une des quatre langues nationales de la RDC), regroupant trois associations congolaises – Jeunesse pour une nouvelle société (JNS), Lutte pour le changement (Lucha) et Forum nationale de la jeunesse pour l’excellence (FNJE) – et qui se définit comme un "mouvement d’action civique", les activistes sénégalais et burkinabè sont arrivés vendredi à Kinshasa pour assister à une série de conférences et de panels consacrés à la démocratie et au respect des règles constitutionnelles.

Si l’un des membres de "Filimbi" s’était rendu à Dakar l’année dernière pour suivre des ateliers de formation avec "Y’en a marre", c’est en revanche la première fois que des membres du mouvement sénégalais se rendaient en RDC. Quant aux liens entre le "Balai citoyen" burkinabè et "Filimbi", ils remontent au mois de novembre dernier, juste après la chute de Blaise Compaoré. Opposés à un éventuel troisième mandat de Joseph Kabila, les activistes congolais s’étaient rapprochés de leurs homologues burkinabè qui venaient de faire tomber "Blaise".

Mais, en RDC, c’est la légalité même de "Filimbi" qui est invoquée par les autorités. Selon Lambert Mende, le porte-parole du gouvernement congolais, le collectif a été "créé nuitamment samedi" et n’a jamais été enregistré auprès des services compétents. Une accusation que réfute Yangu Kiakwama, l’un des membres du comité d’organisation Engagement citoyen des jeunes (ECJ), membre du collectif. "Nous n’avons rien fait de manière dissimulée : des visas ont été officiellement demandés, des séminaires ouverts au publics".

Atteinte à la sûreté de l’État ?

Le 15 mars, à l’issue de la conférence de presse de clôture de l’atelier d’échange d’expériences à Kinshasa, les forces de l’ordre et de services de sécurité de la RDC ont interpellé une quarantaine de personnes dans la maison de production "Eleko ya makasi" située dans la commune de Masina où se tenait le rassemblement. "Journalistes et autres diplomates trouvés sur le lieu ont été rapidement relâchés", confirme à Jeune Afrique Lambert Mende à la sortie d’une réunion, lundi, avec les services de sécurité.

Mais les trois activistes sénégalais, le reggaeman burkinabè ainsi que tous les autres personnes qui sont soupçonnées d’être "au cœur de cette tentative d’agression de la RDC" restent en détention, précise le porte-parole du gouvernement congolais.

"Dans les heures qui suivent, la police judiciaire décidera de la suite à réserver à cette affaire : s’il faut, ou non, transférer les suspects au parquet pour atteinte à la sûreté de l’État", explique le ministre. Et l’un de ses proches de s’interroger : "’Y’en a marre’ et ‘Balai citoyen’ ont droit de combattre pour la démocratie, mais au nom de quoi s’improvisent-ils aujourd’hui apôtres de la cause révolutionnaire" en Afrique ?

"Apprendre la subversion" aux Congolais

"La RDC n’est ni le Burkina Faso, ni le Sénégal", rappelle Lambert Mende. "Nous ne permettrons pas que des frères africains viennent apprendre aux jeunes congolais la subversion", tance-t-il. "Alors qu’officiellement, ils étaient venus pour l’échange d’expériences, en réalité, ces personnes arrêtées étaient à Kinshasa pour apprendre aux jeunes Kinois comment se confronter aux forces de l’ordre et mettre fin à un régime sans attendre les élections", jure-t-il.

Le porte-parole du gouvernement ajoute même que la police aurait des preuves selon lesquelles les activistes burkinabè et sénégalais interpellés avaient prévu d’organiser un autre séminaire pour apprendre la fabrication des cocktails Molotov.

L’objectif était de mettre sur pied les stratégies de mobilisation et de communication de Filimbi

Thiat, rappeur et fondateur de Y’en a marre

"Du n’importe quoi !" rétorque Yangu Kiakwama. Pour lui, tout au long de l’atelier de "Filimbi" et lors de la conférence de presse de clôture dimanche, il a été rappelé que "la violence n’est pas la solution". "Nous nous adressons plutôt aux jeunes pour leur demander de s’engager, de devenir des citoyens", martèle-t-il, réfutant toute tentative d’étiqueter leur mouvement comme une action subversive ou contre le président Joseph Kabila. Et de nuancer : "Nous sommes cependant contre toute personne qui nous met en danger."

"L’objectif de ces [ateliers] était de mettre sur pied les stratégies de mobilisation et de communication de ‘Filimbi’", raconte Thiat, rappeur et fondateur de "Y’en a marre", qui devait prendre l’avion pour Kinshasa aujourd’hui et animer un panel avec des étudiants à l’université.

Dans un communiqué rendu public lundi, le collectif "Filimbi" sollicite une "rencontre avec les autorités (…) afin de [leur] apporter tous les éclaircissements sur notre initiative". Une rencontre qui pourrait permettre la libération rapide de leurs "compagnons" et des autres personnes arrêtées.

Mais à Goma, dans l’est de la RDC, le ton monte. "Nous accordons 24 heures aux autorités pour qu’elles libèrent notre camarade Fred Bauma et les frères de ‘Y’en a marre’ et de ‘Balai citoyen’. Dans le contraire, nous mènerons des actions d’envergure", menace Simon Mukenge, membre de la Lucha.

 

Tentative de vivre en clandestinité en RDC ?

"Ce n’est pas normal, mais ce n’est pas non plus nouveau en RDC. Le régime de Kabila est une dictature et utilise souvent ce genre de méthodes", tempête Smockey, rappeur et leader du "Balai citoyen". Selon lui, une telle arrestation, "après qu’ils aient donné leur conférence, est complètement stupide".

Mais Kinshasa ne l’entend pas de cette oreille. "Ils [les leaders de "Y’en a marre" et de "Balai citoyen"] doivent répondre à certaines questions notamment sur leur adresse en RDC. Pour avoir le visa, ils avaient déclaré qu’ils seraient logés à l’hôtel Venus, où ils n’ont jamais mis les pieds", soutient Lambert Mende, soupçonnant une "tentative de vivre en clandestinité" en RDC.

 

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici