RDC : décès de l’artiste Bodys Isek Kingelez à Kinshasa

Écrit par Tiphaine Le Liboux

Bodys Isek Kingelez et l'une de ses maquettes. © MAGNIN-A

"Architecte-maquetiste", Bodys Isek Kingelez est mort le 14 mars 2015 à Kinshasa, à l’âge de 67 ans. Marqué par la croissance chaotique de la capitale congolaise dans les années 70, le sculpteur avait imaginé et réalisé des dizaines de maquettes de villes idéales.  

Il cherchait "l’amélioration de la vie jusqu’au merveilleux". Témoin de la croissance chaotique de Kinshasa où il a grandi et vécu, Bodys Isek Kingelez a conçu durant trente ans des centaines de maquettes, bâtiments futuristes et villes imaginaires aux couleurs vives, qui rassemblent toutes les fonctions d’une cité utopique que l’artiste a toujours rêvé de voir édifiée.

"Kingelez était l’un des phénomènes artistiques du continent africain", assure le galeriste parisien André Magnin, reconnu comme l’un des plus grands spécialistes français de l’art contemporain africain, qui a découvert les oeuvres du Congolais en 1987.

Première oeuvre réalisée une nuit de "transe"

Il raconte cette nuit de 1979, où Kingelez, qui fût enseignant dans le secondaire jusqu’en 1977, vit un "genre de transe".

"Cette nuit là, il réalise sa première maquette". Un étrange bâtiment sculpté que Kingelez va présenter au musée national de Kinshasa. Les conservateurs n’en reviennent pas : "ils ne croient pas que ce soit l’oeuvre d’un Congolais", poursuit André Magnin. Kingelez leur répond : "Gardez-moi quinze jours dans votre musée et je vous fais une autre sculpture".

Deux semaines plus tard, l’Institut des musées nationaux l’embauchera comme restaurateur.

Dans cette vidéo tournée en 1995 à la Fondation Cartier à Paris, Bodys Isek Kingelez revient sur son parcours et la réaction des conservateurs du musée de Kinshasa : 

À compter de 1985, il va se consacrer à son travail d’artiste, qu’il qualifie lui-même "d’architecture maquettique".

Première exposition en France en 1989

En 1989, sa première exposition à l’étranger a lieu à la Grande Halle de la Villette à Paris. Des dizaines d’autres suivront partout dans le monde : au MoMA de New Yok, au Guggenheim de Bilbao, à Genève, Berlin, Cologne…

En 1995, l’artiste qui ne réalisait jusque là que des sculptures de simples bâtiments (il en laissera 150 à 200 derrière lui selon son galeriste) expose sa première ville. Il l’appelle "Kimbembele Ihunga", en hommage au village où il est né en 1948.

Kingelez concevra au total huit maquettes de villes entières. Dans chacune d’elles on retrouve "son souci du collectif, de la communauté", explique André Magnin qui décrit des villes "où il n’y a pas de police, pas de cimetière".

"J’ai établi ces villes pour qu’il y ait paix durable, justice et liberté mondiale"

Évoquant sur le site du collectionneur d’art contemporain africain Jean Pigozzi, "La Ville Fantôme", "Kin 3ème millénaire" et sa 4e maquette, "La Ville du Futur", Kingelez note : "J’ai voulu mettre mon art au service de la communauté qui est en train de renaître en vue de créer un monde nouveau. Car les plaisirs de ce monde terrestre dépendent des hommes qui l’habitent. J’ai ainsi établi ces villes pour qu’il y ait paix durable, justice et liberté mondiale. Elles fonctionneront comme de petits États laïcs avec sa politique propre qui ne nécessitera jamais de police, de soldats".

 

Crédit : MAGNIN-A

"Il a fait de Kinshasa une capitale digne de ce nom"

Poétiques et politiques, ses oeuvres interrogent, selon son galeriste, "la place de l’homme, la condition humaine", faisant ainsi de Kingelez un "précurseur". Un engagement mûri en réaction à la croissance de la ville de Kinshasa, assure André Magnin.

"Kingelez a transformé cette mégalopole de 10 millions d’habitants, ce chaos invraisemblable et immensément créatif, il en a fait une capitale digne de ce nom, digne des plus grandes métropoles internationales. Il pense une ville qui soit digne du Congo."

Kingelez a aussi réalisé "Medicament City" (Collection agnès b.), dans laquelle il fait le constat que sur le continent les médicaments – périmés ou contrefaits pour nombre d’entre eux – font plus mourir que guérir. 

Medicament City Crédit : Collection agnès b.

Mais de Bodys Isek Kingelez, André Magnin aimerait surtout que l’on garde le souvenir d’un "créateur, un positif, qui savait que l’Afrique est le continent du futur".

Actuellement exposé en Allemagne, Kingelez fera partie de l’exposition "Congo Kitoko – Beauté Congo / 90 ans d’art moderne et contemporain" programmée en juillet à la Fondation Cartier. 

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