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Zimbabwe : Robert Mugabe, l’homme qui n’aimait pas les Blancs (et inversement)

Robert Mugabe lors de la célébration de ses 91 ans, le 28 février. © Jekesai Njikizana/AFP

Diabolisé par les Européens, le président du Zimbabwe et de l'Union africaine, Robert Mugabe, incarne jusqu'à l'obsession le rejet des anciens colons, de l'Occident et de ses diktats. Pourquoi et comment en est-on arrivé là ?

Sa voix ressemble à celle d’un aristocrate anglais. Douce et posée, avec un accent qui évoque Oxford ou Cambridge. C’est pourtant cette voix qui irrite, depuis deux décennies, tout ce que Londres compte d’hommes bien nés. Si doctement prononcés soient-ils, les discours de Robert Mugabe ne cessent d’invectiver la même cible : "the whites". Ces "Blancs" qui, dans sa bouche, sont devenus presque synonymes d’"impérialistes" et de "colonialistes", deux autres de ses adjectifs favoris.

Pour célébrer son 91e anniversaire, cet homme récemment renforcé par son élection à la présidence de l’Union africaine est allé encore plus loin. À quelques centaines de mètres des chutes Victoria, haut lieu du tourisme où la famille royale britannique séjourna jadis, le président zimbabwéen s’est attaqué à un symbole auquel il sait l’Occident particulièrement attaché : la grande faune africaine. De l’éléphanteau a ainsi été servi au déjeuner, tandis que des cadavres de crocodile et de lion, fraîchement tués, étaient exposés.

Devant les quelque 20 000 participants d’une fête à 1 million de dollars (905 000 euros), Mugabe s’en est pris avec malice aux propriétaires de réserves animalières. "Le Zimbabwe a beaucoup de safaris, mais la plupart sont détenus par des Blancs, a-t-il affirmé. Nous allons maintenant envahir ces forêts." Quelques mois plus tôt, il avait déjà averti : "Nous disons non aux Blancs qui possèdent nos terres. Ils doivent partir. Il n’y a pas de place pour eux ici."

Mugabe a croupi dix ans dans les geôles de Ian Smith

Mugabe n’a pas toujours manié cette rhétorique. Il a certes été l’un des meneurs de la guerre de libération contre le régime raciste de Ian Smith dans la Rhodésie du Sud des années 1960 et 1970. Ce dernier ne lui a d’ailleurs pas fait de cadeau : Mugabe a croupi dix ans dans ses geôles et n’a pas pu rendre un dernier hommage à son fils, Nhamo, mort en 1966 à l’âge de 3 ans.

>> Lire l’édito de François Soudan : Mugabe, un Castro africain

Mais avant même son arrivée au pouvoir, il se montre magnanime. Dès 1979, il accepte de mettre fin au conflit en signant les accords de Lancaster House, avec la médiation du Royaume-Uni de Margaret Thatcher. Ceux-ci prévoient que, le temps de la transition, 20 % des sièges du Parlement soient réservés aux Blancs (qui ne représentent alors que 3 % des habitants), ou encore que les 6 000 fermiers blancs, qui détiennent alors 40 % des terres agricoles, ne soient pas contraints de les vendre. Londres devait financer leur rachat progressif en vue de leur redistribution, comme il l’avait fait autrefois au Kenya. À l’adresse des Blancs, Mugabe tiendra même ce discours, tel un Nelson Mandela avant l’heure : "S’il vous plaît, restez avec nous dans ce pays pour former une nation fondée sur l’unité nationale."

Surdiplômé (il a mis a profit son emprisonnement pour étudier), celui qui devient Premier ministre en 1980 est un gestionnaire efficace, instaurant des services publics performants, notamment des écoles et des universités. Au sommet de sa gloire, il est apprécié de tous, et en particulier de la diplomatie britannique qui s’enorgueillit de cette transition réussie. Personne ne songe alors à lui reprocher la terrible répression contre ses opposants ndebeles, qui fera des milliers de morts dans les années 1980.

En 1997, une lettre de Clare Short, nouvelle secrétaire d’État au Développement international peu au fait des usages diplomatiques, met le feu aux poudres.

À sa grande satisfaction, le président zimbabwéen (depuis 1987) est même anobli par la reine Élisabeth II en 1994. Cet homme en partie éduqué par un prêtre irlandais conserve alors une profonde admiration pour la civilisation britannique. Il est l’un des principaux mécènes de la fédération zimbabwéenne de cricket, ce sport qui, selon lui, "civilise les gens et forme de bons gentlemen". Lors des cérémonies officielles, il arrive régulièrement en Rolls-Royce et est souvent escorté par une garde équestre. Le régime réprime même les "squatteurs" qui occupent illégalement les terres des grands propriétaires.

La lune de miel prendra fin, progressivement, dans les années 1990. Frappé par plusieurs sécheresses, "le grenier de l’Afrique" va moins bien. Mugabe est contraint d’accepter un programme d’ajustement structurel de la part du Fonds monétaire international. L’institution de Washington l’incite à supprimer des postes de fonctionnaires, ce qui nuit à sa popularité. Parallèlement, le rachat et la répartition des terres appartenant aux Blancs avancent très lentement. C’est alors que vient de Londres un coup de massue lourd de conséquences. Sceptique quant à la bonne utilisation des fonds publics, le gouvernement de Tony Blair arrête son financement de la réforme agraire.

En 1997, une lettre de Clare Short, nouvelle secrétaire d’État au Développement international peu au fait des usages diplomatiques, met le feu aux poudres. "Nous n’acceptons pas que le Royaume-Uni ait une quelconque responsabilité dans la couverture des coûts pour le rachat des terres au Zimbabwe", écrit-elle. Tel un amoureux éconduit, Mugabe est blessé. Tout comme lorsque, plus tard, les sanctions européennes lui interdiront l’accès au territoire britannique et à Harrods, le grand magasin londonien où il avait ses habitudes.

Un vaste complot "blanc" qui viserait à se débarrasser de lui

Alors que la situation continue de se dégrader, émerge le Mouvement pour le changement démocratique (MDC), de l’opposant Morgan Tsvangirai. Celui-ci est notamment soutenu par la population urbaine et par une jeunesse qualifiée mais désoeuvrée. Mais le président se focalise sur les liens du MDC avec diverses ONG et certains propriétaires blancs. Il y voit une trahison et même pis : un vaste complot "blanc" qui, de Londres à Harare en passant par Washington, viserait à se débarrasser de lui.

Sa première déconvenue électorale en 2000 – il perd le référendum constitutionnel qui devait lui permettre de se représenter – ne fait que renforcer sa conviction. "Les choses allaient très mal pour lui. Il s’est trouvé un bouc émissaire et les Blancs étaient une cible facile, analyse Teldah Mawarire, rédactrice en chef (zimbabwéenne) de l’hebdomadaire sud-africain Mail & Guardian. Plus profondément, je crois qu’il s’est convaincu que, malgré ses efforts, les Blancs n’avaient pas changé depuis la colonisation et qu’ils ne changeraient jamais."

Mugabe ne reviendra plus en arrière. Autrefois soucieux de l’autorité de l’État, il fait savoir que les "squatteurs" ne seront plus sanctionnés, et la réforme agraire prend des allures de pillage. Or ce sont les Zimbabwéens qui en paieront le prix : les pénuries, des épidémies meurtrières et un exode massif frappent le pays dans les années 2000. Pour les Blancs, l’exil prend des proportions bibliques. De quelque 250 000 en 1980, leur nombre est passé à moins de 40 000, dont seuls 200 à 300 grands propriétaires terriens. Même si les grandes exploitations – qui ne sont plus toutes détenues par des Blancs – représentent encore quelque 3,4 millions d’hectares, soit plus que la surface du Rwanda.

Sans nul doute, les abus et les erreurs commises par Londres, les colons britanniques et leurs descendants, pour beaucoup restés fidèles à Ian Smith, ont été nombreuses. Mais en répliquant avec une politique aussi aveugle qu’inconséquente, Mugabe aura surtout ajouté de la souffrance à l’injustice.

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