Israël : tous contre « Bibi » Netanyahou !

Netanyahou pourrait voir son rêve de décrocher un quatrième mandat partir en fumée. © Menahem Kahana/AFP

Au coude-à-coude dans les sondages avec le Likoud de Netanyahou à l'approche des législatives du 17 mars, la gauche nourrit l'espoir de revenir enfin au pouvoir. Avec le concours de Tzipi Livni, voire celui - une première ! - des partis arabes.

Si le Likoud reste en ballottage favorable dans les sondages à l’approche des législatives anticipées du 17 mars, Benyamin Netanyahou voit son rêve d’entrer dans l’histoire d’Israël en décrochant un quatrième mandat de Premier ministre – le troisième consécutif – de plus en plus menacé. Car depuis que la campagne électorale est entrée dans sa dernière ligne droite, l’intéressé passe le plus clair de son temps à répondre à des accusations qui tantôt visent son épouse, Sara, impliquée dans une affaire de détournement de fonds, tantôt pointent le train de vie dispendieux du couple et le mauvais traitement infligé à son personnel de maison.

Alors que le procureur général, Yehuda Weinstein, envisage l’ouverture d’une enquête après le scrutin, le chef du gouvernement israélien sortant dénonce un complot médiatique "en vue de faire tomber le Likoud et de favoriser l’arrivée au pouvoir de la gauche".

Et les ennuis ne s’arrêtent pas là pour "Bibi", sommé de rendre des comptes après la publication d’un rapport accablant sur les prix de l’immobilier, qui ont augmenté de 55 % depuis son arrivée au pouvoir. "Nous parlons du prix des logements et du coût de la vie. Je n’oublie pas la vie elle-même, le fait de vivre, a répondu Netanyahou. Car le plus grand défi devant nous en tant que citoyens israéliens est la menace d’un Iran doté d’une arme nucléaire."

Isaac Herzog, 54 ans, siège à la Knesset sans interruption depuis 2003 et a même dirigé plusieurs ministères au sein des gouvernements d’Ariel Sharon et d’Ehoud Olmert.

Persuadé qu’un "mauvais accord" se trame avec les grandes puissances, il s’est invité le 3 mars au Congrès américain, contre vents et marées, pour mettre en garde le monde contre la catastrophe qui se profilerait. En plus d’avoir provoqué l’indignation de la Maison Blanche et du camp démocrate, cette ingérence caractérisée lui a valu les foudres de la classe politique israélienne.

"Celui qui n’est pas capable de résoudre le problème du Hamas ne peut pas parler de l’Iran", estime Avigdor Lieberman, son ancien partenaire électoral, qui lui reproche sa gestion désastreuse de la dernière guerre à Gaza. Droit dans ses bottes, Netanyahou prédit "des années difficiles à l’armée israélienne". Tandis que les travaillistes, emmenés par Isaac Herzog, nourrissent désormais l’espoir légitime de revenir au pouvoir.

Isaac Herzog, l’outsider

Les observateurs soulignent son manque d’expérience sur la scène diplomatique et un faible charisme auquel sa voix nasillarde paraît contribuer. Pourtant, Isaac Herzog, 54 ans, siège à la Knesset sans interruption depuis 2003 et a même dirigé plusieurs ministères au sein des gouvernements d’Ariel Sharon et d’Ehoud Olmert, entre 2005 et 2011. Il est en outre issu d’une filiation prestigieuse : son père, Haïm, fut président de l’État d’Israël, son grand-père, grand rabbin ashkénaze à l’époque de la Palestine mandataire, et son oncle Abba Eban, illustre chef de la diplomatie dans les années 1970.

Depuis qu’il a succédé à Shelly Yachimovich à la tête du Parti travailliste, Herzog se présente d’abord comme le chef de l’opposition… à Netanyahou. Son leitmotiv : le changement, ou plutôt la fin de cette "politique du statu quo" qui contribue aujourd’hui à l’isolement d’Israël. Pour battre "Bibi", Herzog a pris le risque de fâcher sa base électorale en s’alliant avec l’irréductible Tzipi Livni, espérant ainsi récupérer les voix du centre.

Pari réussi : l’Union sioniste, sa liste, est devenue un espoir pour beaucoup d’Israéliens et, accessoirement, la nouvelle bête noire du Likoud. "C’est lui ou nous", clame le slogan de campagne du duo Herzog-Livni, lequel envisage une rotation au pouvoir. Galvanisés par les sondages d’opinion, les militants de gauche réinvestissent la place Rabin de Tel-Aviv chaque samedi soir, comme au glorieux temps des accords d’Oslo. "Quand je serai élu, je me rendrai à Ramallah pour prononcer un discours devant le Parlement palestinien", promet Herzog, qui envisage de relancer sans délai le processus de paix.

Et pour se départir de l’image d’un parti "trop social" – qui compte dans ses rangs les principales figures de la révolte des Indignés (2011) -, le leader travailliste peut compter sur le soutien du général Amos Yadlin, ancien chef des renseignements militaires, qu’il présente comme son futur ministre de la Défense. Une manière de dire que la gauche saura faire face à la menace nucléaire iranienne et à tous les défis sécuritaires.

Livni, girouette pragmatique

Nul doute que ses deux dernières années passées dans l’ombre du gouvernement Netanyahou ont accentué son dégoût du camp nationaliste. Nommée en 2013 ministre de la Justice, chargée du dossier palestinien, Tzipi Livni n’est pas près d’oublier à quel point le Premier ministre s’est joué d’elle. Elle a dû prendre acte, impuissante, de l’interruption brutale des pourparlers avec les Palestiniens qui lui a ôté toute influence, malgré ses rencontres secrètes avec Mahmoud Abbas.

Sa réputation de "dame de fer" a aussi pris du plomb dans l’aile face aux coups bas des ministres Naftali Bennett et Ouri Ariel, champions de la colonisation et artisans de la crise de confiance avec l’administration américaine et, dans une moindre mesure, avec l’Union européenne. Loin de se démonter, Livni a choisi de maintenir le cap en devenant la colistière d’Isaac Herzog au sein de l’Union sioniste.

Ancienne droitiste dans l’âme, elle a suivi un parcours atypique qui interpelle. Après avoir participé au schisme du Likoud en rejoignant Ariel Sharon et le parti Kadima, elle triomphe aux législatives de 2009, mais ne réussit pas à former une coalition. La formation centriste s’effondre. Deux ans plus tard, Livni fonde in extremis Hatnuah ("le mouvement") et obtient neuf mandats à la Knesset.

N’en déplaise à ses détracteurs, qui la réduisent à une médiocre opportuniste, Livni draine un petit électorat convaincu de sa volonté d’arriver à un accord de paix. Femme à poigne, réputée incorruptible, Tzipi Livni entend jouer les premiers rôles dans le prochain gouvernement. Ses excellentes relations avec le monde arabe, notamment les monarchies du Golfe, pourraient contribuer à relancer un accord régional inspiré de l’"initiative saoudienne" de 2002.

Partis arabes : l’union fait la force

On les croyait en mauvaise posture à cause de la hausse du taux d’éligibilité à la Knesset (de 2 % à 3,25 % des suffrages). C’était oublier un peu vite le poids des Arabes-Israéliens, qui représentent 20 % de la population.

Contre toute attente, les partis arabes ont mis de côté leurs divergences et présentent une liste unifiée. Une première dans l’histoire politique d’Israël ! Car l’attelage est pour le moins improbable, qui comprend le Parti communiste Hadash, le Mouvement islamique (proche des Frères musulmans), Ta’al ("mouvement arabe pour le renouveau") et les nationalistes de Balad, ouvertement antisionistes. Après la dernière guerre à Gaza l’été dernier et la propagation des violences à Jérusalem-Est et dans la région de Galilée, "les incitations à la haine antiarabe ont augmenté et menacent notre existence même au sein de cet État", explique le député Ayman Odeh, chef de file de la liste arabe unifiée.

Surprise dans les sondages : la formation pointe en troisième position, derrière le Likoud et les travaillistes, avec une douzaine de sièges pressentis. La gauche, qui n’est pas insensible au combat de la minorité arabe, appelle discrètement leurs leaders à avoir le "courage" de rejoindre le futur gouvernement pour défendre les droits de leur communauté et réduire les discriminations. Selon une étude du quotidien Haaretz, près de 70 % des Arabes-Israéliens souhaitent que la liste unifiée intègre la future coalition. Et se disent d’ailleurs davantage préoccupés par leurs problèmes socio-économiques que par la résolution du conflit israélo-palestinien.


Ayman Odeh, chef de file de la liste arabe unifi&e, le 28 février, à Haïfa. © Heidi Levine/Sipa

Lieberman, la chute du tsar

Le bouillonnant Avigdor Lieberman est habitué à faire campagne sur fond de tracas judiciaires. Mais cette fois, les accusations de détournement de fonds publics impliquant plusieurs cadres de son parti Israel Beitenou ("Israël, notre maison") pourraient bien lui donner le coup de grâce. Il s’agit, selon la police, de "la plus grande affaire de corruption" de l’histoire du pays. Si bien que 40 % des électeurs de la formation ultranationaliste affirment ne plus être sûrs de leur vote. Dans les sondages, Israel Beitenou s’est effondré et se maintient péniblement au-dessus de la barre des 5 sièges (il en comptait 13 dans le dernier Parlement).

Pour autant, Lieberman n’a rien perdu de sa verve agressive en jurant qu’une fois élu à la Knesset il demanderait le rétablissement de la peine de mort pour les "terroristes palestiniens". Épouvantail de la gauche, le leader russophone sait aussi brouiller les pistes. Il a récemment repris à son compte la distribution de Charlie Hebdo en Israël et réitéré son soutien à un "plan de paix global" avec le monde arabe, qui inclurait… un échange de territoires avec les Palestiniens. De quoi en faire un partenaire ? Voire.

L’après-17 mars

Alors que la colère sociale gronde, c’est sur le terrain sécuritaire et diplomatique que le prochain gouvernement devra urgemment s’atteler à éviter une explosion de violence. En Cisjordanie, les menaces renouvelées de dissolution de l’Autorité palestinienne risquent de conduire à un chaos général. Depuis plusieurs jours, l’armée israélienne multiplie les manoeuvres en prévision de ce scénario.

Plus au sud, six mois après la guerre, la reconstruction de Gaza est toujours au point mort, tandis que l’Égypte, qui vient de classer le Hamas comme organisation terroriste, maintient sa frontière fermée avec l’enclave palestinienne. Asphyxié, le mouvement islamiste laisse entendre qu’il pourrait être poussé à des "actions folles". Enfin, si Benyamin Netanyahou est élu le 17 mars, une opération militaire contre l’Iran pourrait se préciser. Elle entraînerait, au bas mot, une confrontation totale avec le Hezbollah depuis les territoires libanais et syriens.

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