Lee Kuan Yew, l’homme qui inventa Singapour

Lee Kuan Yew, Premier ministre de Singapour, le 7 janvier 1969. © AP/SIPA

Premier ministre pendant trente ans, Lee Kuan Yew avait fait de l'économie de l'île-État l'une des plus florissantes de la planète. Il est mort le 23 mars à l'âge de 91 ans.

Huit heures de queue dans une chaleur accablante. C’est en moyenne le temps qu’il a fallu à des dizaines de milliers de Singapouriens pour atteindre le Parlement et s’incliner devant la dépouille de Lee Kuan Yew, l’homme qui, trois décennies durant, présida aux destinées de leur pays. L’émotion est à son comble sur l’île-État depuis le décès le 23 mars, à l’âge de 91 ans, de son père fondateur, l’un des géants de l’histoire moderne de l’Asie.

"Dans ma famille, nous votons pour l’opposition, mais je sais que sans lui Singapour n’existerait pas", explique, très ému, Gordon Chu (32 ans). La vie de Lee Kuan Yew se confond en effet avec l’étrange destinée de ces quelques arpents de jungle à l’extrémité de la péninsule malaise, qui, contre toute attente, allaient voir apparaître l’une des économies les plus florissantes du monde.

L’ancien Premier ministre aura connu tous les combats de Singapour : la Seconde Guerre mondiale, l’occupation nippone, l’insurrection communiste, la lutte contre l’occupation britannique et pour l’autonomie, les émeutes raciales, l’échec de la fédération avec la Malaisie voisine… Et l’indépendance, enfin, en 1965. "J’ai bâti une nation à partir de rien, rappelle-t-il dans ses Mémoires. En moins d’un demi-siècle, j’ai aidé à créer ce que les jeunes Singapouriens d’aujourd’hui considèrent comme un acquis : la stabilité, la croissance et la prospérité."

Au cours des trente années qui suivirent sa nomination comme Premier ministre, en 1959, le Vieux Lion, comme le surnommaient affectueusement ses compatriotes (clin d’oeil à l’étymologie sanskrite de Singapour : "la ville du lion"), ferrailla sur tous les fronts. Rien ne lui échappait, qu’il s’agisse des espèces végétales destinées à l’aménagement de l’espace urbain, de la restauration du légendaire hôtel Raffles ou de la relance d’une natalité en berne.

Pragmatique avant tout, Lee gérait son pays comme une entreprise sans s’embarrasser des oripeaux d’une démocratie qui, à ses yeux, "à de rares exceptions n’a jamais apporté de bons gouvernements aux pays en développement".

Flambeau

Quand, en 1990, il quitta ses fonctions pour passer le flambeau à un membre de son parti, Goh Chok Tong, puis, en 2004, à son propre fils, Lee Hsien Loong, les critiques se déchaînèrent. On dénonça son autoritarisme, la censure de la presse, le traitement sans ménagement réservé aux opposants…

Confrontés à la montée des prix, à la surcharge du réseau de transports publics et à une politique d’immigration massive jugée injuste (1,3 million de non-résidents sur 5,3 millions d’habitants), les membres des classes moyennes se convainquirent qu’ils étaient les laissés-pour-compte du succès économique. Pas assez toutefois pour ternir aux yeux des Singapouriens l’image de ce patriarche visionnaire.

Lee Kuan Yew était l’ami de Henry Kissinger et de Helmut Schmidt. Et le confident de tous les gouvernants chinois. "Un homme de la trempe de Churchill", disait de lui Richard Nixon. À l’instar des immortels de l’ancienne Chine, il était devenu un sage de son vivant.

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