Politique

Une commission d’enquête rwandaise accuse la BBC de négationnisme

Des photos des victimes du génocide de 1994. © Steve Terrill/AFP

Dans un rapport rendu public le 28 février, la commission rwandaise chargée d'évaluer le documentaire controversé de la BBC "Rwanda's Untold Story" recommande notamment d'engager des poursuites judiciaires contre la chaîne de télévision. Selon elle, le documentaire "minimise et nie le génocide" perpétré contre les Tutsis en 1994.

Le torchon n’en finit pas de brûler entre Kigali et la BBC. Instituée le 3 novembre 2014 par l’autorité rwandaise chargée de la régulation des médias (Rura), la commission chargée d’enquêter sur le documentaire de Jane Corbin diffusé par BBC2 un mois plus tôt, "Rwanda’s Untold Story" ("Rwanda, l’histoire jamais racontée"), a rendu son rapport ce samedi à Kigali. Présidée par l’ancien procureur général du Rwanda, Martin Ngoga, la commission, composée de cinq membres, conclut qu’en diffusant ce documentaire de soixante minutes, la BBC aurait tout à la fois "violé la loi rwandaise, les principes éthiques de sa propre charte interne et les limitations qui encadrent la liberté de la presse".

Épinglant un film documentaire qui, selon elle, "minimise et nie le génocide [perpétré contre les Tutsis]” en 1994, la commission Ngoga accuse en outre la chaîne britannique d’avoir failli à son devoir de sérieux et d’impartialité en relayant une thèse à sens unique qui propose une relecture inversée d’un génocide pourtant documenté par de multiples sources à travers le monde – dont la jurisprudence du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Égrenant les principaux passages problématiques de “Rwanda’s Untold Story”, et insistant sur le fait que la quasi-totalité des témoins interrogés dans le film défendent des positions ouvertement hostile au régime de Kigali, la commission y voit une volonté délibérée de la chaîne de "laisser de côté tous les points de vue susceptibles de contredire la thèse qu’elle entendait promouvoir".

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La principale révélation que prétendait apporter Jane Corbin dans ce film reposait sur l’enquête menée par deux universitaires américains, Allan Stam et Christian Davenport. Extrapolant les statistiques ethniques du régime rwandais de l’époque et se basant sur le nombre officiel de Tutsis rescapés, les deux hommes – dont le travail n’a jamais fait l’objet d’une publication scientifique, indique le rapport – concluaient que le nombre de Tutsis assassinés entre avril et juillet 1994 ne saurait dépasser 200 000 victimes. Or, selon Stam, "si 1 million de Rwandais sont morts [en 1994] et que 200 000 d’entre eux étaient des Tutsis, cela signifie que 800 000 victimes étaient des Hutus.”

Thèses négationnistes en série

Par cette simple phrase, Jane Corbin accréditait la thèse largement controversée d’un “double génocide” dont les Hutus auraient été les principales victimes. À ceux qui se demanderaient qui a pu exterminer ces 800 000 Hutus, le film apportait aussitôt la réponse. Au sujet du FPR, le mouvement politico-militaire à majorité tutsie dont la branche armée était commandée par l’actuel président Paul Kagame, une réfugiée hutue âgée de 12 ans en 1994 déclare en effet : "Lorsque le FPR est arrivé, il a semé le chaos partout autour de lui. Même les Hutus innocents que je connaissais ont été tués."

La justice internationale incarnée par le TPIR y est ainsi présentée comme "une justice de vainqueurs".

D’autres thèses prisées par les milieux négationnistes ou par les opposants radicaux au régime rwandais parsèment le reste du film. La justice internationale incarnée par le TPIR y est ainsi présentée comme "une justice de vainqueurs", dans la mesure où elle n’a condamné que des Hutus considérés comme les principaux responsables du génocide et n’a jamais poursuivi de responsable du FPR. En 1994, les "crimes politiques" auraient été "commis par les deux camps […] dans un contexte de violence aveugle". Les mémoriaux du génocide et les commémorations annuelles qui se déroulent en avril au Rwanda auraient pour but principal d’inculquer une "histoire officielle du génocide" alors que, selon le film, "il existe un fossé entre ce que le monde croit savoir et ce qui s’est réellement passé".

Quant à l’attentat contre l’avion de l’ancien président Habyarimana, qui servit de signal déclencheur aux massacres, il est présenté comme la cause exclusive du génocide et sa réalisation est imputée, sans relativisation aucune, au FPR de Paul Kagamé sur la base du témoignage de l’ancien chef d’état-major de l’armée rwandaise, Faustin Kayumba Nyamwasa, devenu entre-temps un farouche opposant au régime de Kigali : "Je sais [que Paul Kagame en est le commanditaire]. J’étais en position de savoir, et il sait que je sais", lâche, pour seule démonstration, celui qui vit réfugié en Afrique du Sud depuis 2010.

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Relations tumultueuses

Outre le film diffusé sur BBC2, le rapport relate également l’historique des relations tumultueuses entre les autorités rwandaises et la radio BBC. En 1997, un accord avait en effet été signé entre les deux parties pour permettre à la station britannique d’émettre en kinyarwanda dans les pays de la sous-région, où de nombreux réfugiés rwandais s’étaient exilés. L’objectif était de leur communiquer des informations fiables sur la reconstruction du pays et sur les avancées de la politique de réconciliation en vue de leur permettre de décider si les conditions étaient réunies pour un éventuel retour.

Un amendement inséré par la suite dans l’accord prévoyait que "la BBC s’engage à ne diffuser aucun contenu susceptible d’inciter à la haine, à la violence ou à la division". Or selon la commission, à de nombreuses reprises, les émissions en kinyarwanda de la BBC en FM ont fait la part belle à des personnalités et mouvements en exil nostalgiques de l’ancien régime génocidaire, dont les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR). Entre 1998 et 2009, les autorités rwandaises ont, à plusieurs reprises, alerté les responsables de la BBC sur des violations de cet amendement constatées sur leur antenne, ce qui avait conduit à une première interdiction d’émettre, levée par la suite. Mais selon le rapport, la BBC aurait persisté dans la promotion de points de vue attentatoires aux lois rwandaises réprimant la négation du génocide et le divisionnisme. Depuis la diffusion du documentaire, le 1er octobre 2014, la diffusion de la BBC au Rwanda est à nouveau suspendue.

Depuis la diffusion du documentaire, la diffusion de la BBC au Rwanda est à nouveau suspendue.

De son côté, face aux nombreuses critiques qui ont accompagné la diffusion de “Rwanda’s Untold Story”, la BBC a procédé à sa propre enquête interne, dont les conclusions ont été rendues début février. Considérant n’avoir à aucun moment nié l’existence d’un génocide au Rwanda ni le fait que des Tutsis en avaient été victimes, le service en charge de ce travail, après avoir examiné les principaux griefs formulés contre le film, concluait n’avoir constaté "aucune violation des standards éditoriaux de la chaîne". Un auto-satisfecit aux antipodes des conclusions du rapport Ngoga. En guise de recommandations, la commission rwandaise préconise en effet de résilier l’accord de diffusion entre le gouvernement rwandais et la BBC et d’intenter des poursuites civiles et pénales contre la radio-télévision britannique. "Nous rejetons toute suggestion que ce documentaire puisse constituer une négation du génocide", a indiqué dans un communiqué la BBC, revendiquant "son droit à pratiquer un journalisme indépendant qui a fait de nous la source d’information la plus fiable du monde".
 

 

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