Mostafa Terrab, l’alchimiste d’OCP

Mostafa Terrab a été nommé à la tête d'OCP, le géant marocain des phosphates en 2006. © Delphine Warin pour J.A.

En moins de dix ans, le patron d'OCP a transformé le producteur de phosphate marocain en une véritable machine de guerre. Parcours d'une personnalité indépendante.

Dans quelques jours, Mostafa Terrab, 59 ans, entamera sa dixième année à la tête d’OCP. Dix années qui sont sans doute les plus glorieuses de l’histoire du géant marocain des phosphates. Rien à voir en effet entre l’OCP d’avant Terrab et celui qu’il dirige.

Avant, c’était une société opaque, agissant en « banque centrale » de la roche, se contentant de fournir le minerai tiré du sous-sol marocain sans y apporter la moindre valeur ajoutée. Désormais, cette logique de « caisse noire » de l’État, comme l’appelaient certains, appartient au passé. Lequel semble lointain tant les choses ont évolué depuis l’arrivée de ce diplômé du Massachusetts Institute of Technology (MIT) à la tête de l’office centenaire. « Mostafa Terrab est l’homme des missions impossibles, il est capable de métamorphoser un secteur, d’enclencher des réformes de fond avec une rare efficacité », confie un proche collaborateur.

Ocp terrab Ja2821Management

Dès sa prise de fonctions au sein d’OCP, Terrab met en oeuvre sa propre vision des choses et ses méthodes de management, très américaines. Le cabinet présidentiel, longtemps chasse gardée des « fils de », devient un vivier de compétences.

On y retrouve notamment des économistes et des chercheurs chevronnés tels que Karim El Aynaoui et Merouane Ameziane, des diplomates de carrière comme Karim Mansouri, ancien secrétaire général du ministre délégué aux Affaires étrangères ; le conseiller royal Youssef Amrani ; des lobbyistes comme Karim Maanouni, ancien du Moroccan American Center for Policy à Washington ; ou encore l’ex-communiste Mohammed Soual, ancien haut cadre de la Caisse de dépôt et de gestion et membre influent du Parti du progrès et du socialisme.

« Pour sa gestion, Terrab a besoin de comprendre à tout moment les équilibres politiques et géostratégiques du monde, notamment la position des États-Unis vis-à-vis d’OCP et de sa stratégie », explique l’un de ses conseillers. C’est en effet à Washington que se joue l’avenir de la filière phosphate et donc de la société publique. « OCP répond à 90 % des besoins de l’Amérique du Nord en phosphates. C’est donc là que sont installés la majorité de nos clients, mais aussi de nos concurrents puisque nous sommes désormais l’un des plus gros producteurs d’engrais au monde. Maîtriser cet environnement, c’est s’assurer de la réussite de notre stratégie. »

Faiseur de marché

Disposant d’un large réseau au pays de l’Oncle Sam, Terrab expérimente une approche nouvelle : influencer les centres de décision situés aux États-Unis grâce aux cabinets de lobbying, tel le German Marshall Fund, présidé par son ami Craig Kennedy avec qui il organise au Maroc les Atlantic Dialogues, une rencontre annuelle entre les grands décideurs des deux côtés de l’Atlantique pour débattre des politiques économiques et sécuritaires mondiales. « Il ne s’agit pas que de communication. Terrab essaie d’atteindre des écosystèmes que les Marocains n’ont jamais touchés jusque-là, tels les démocrates du Sénat et du Congrès », indique notre source.

Cette quête d’influence, Terrab s’en est servi pour réorienter la stratégie d’OCP vers le contrôle du prix du phosphate et la diversification des marchés et des produits. « Son arrivée a chamboulé l’ordre établi. Les prix du phosphate, restés inférieurs à 40 dollars pendant trois décennies, ont décollé et atteint 300 dollars un an après sa prise de fonctions. Ce n’est pas le fruit du hasard », souligne l’un de ses conseillers.

Mostafa Terrab, qui se définit désormais comme un faiseur de marché, est allé jusqu’à arrêter la production de roche pendant trois mois pour contrôler les prix. « Nous sommes le premier exportateur mondial de phosphate et de ses dérivés et disposons de 70 % des réserves mondiales de ce minerai. Terrab a permis à OCP d’occuper sa juste place sur le marché, celle de leader », insiste notre source.

« Révolution verte »

Mais s’il passe beaucoup de temps à Washington, Terrab sait aussi que le centre de gravité du monde se déplace. Il bétonne donc ses alliances avec des puissances émergentes comme le Brésil ou l’Inde, avec lesquelles il a scellé de solides partenariats industriels. Et regarde désormais en direction du sud, en Afrique. Un continent où Terrab veut mener une « révolution verte ». « Mostafa Terrab est convaincu que la sécurité alimentaire du monde passera par l’Afrique à long terme. Et il agit en conséquence », conclut son conseiller.

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Une conviction qui se reflète bien sur le terrain. En 2014, le puissant PDG a ainsi décidé de consacrer l’entière production de sa nouvelle usine d’engrais de Jorf Lasfar au continent. Et a lancé, en partenariat avec la Société équatoriale des mines du Gabon, un projet d’un nouveau genre : quatre unités industrielles qui mettent à profit l’ammoniac gabonais et l’acide phosphorique marocain pour produire d’ici à 2018 pas moins de 2 millions de tonnes d’engrais par an. L’équivalent de la consommation actuelle de l’Afrique subsaharienne… 

Enfant du sérail à la tête bien faite, Mostafa Terrab n’en est pas à son coup d’essai. L’extraordinaire expansion du secteur des télécoms au Maroc en est une preuve. Ancien conseiller de Hassan II, il est nommé en 1998 à la tête de l’Agence nationale de régulation des télécoms (ANRT), avec pour mission la libéralisation du secteur. Une tâche ardue alors que Maroc Télécom jouissait d’un monopole historique.

Déterminé, fonceur, il réussit à négocier ce virage avec beaucoup de tact et fait entrer un nouvel opérateur sur le marché : Méditel. L’opération rapporte 1 milliard de dollars (1 milliard d’euros environ alors) à l’État. Du jamais-vu à l’époque. « Le ministre des Finances avait budgétisé cette transaction à moins de 1 milliard de dirhams [92 millions d’euros environ]. Personne ne s’attendait à un tel succès », se souvient un journaliste économique marocain.

Terrab est un électron libre, qui tient beaucoup à son indépendance, raconte un de ses pairs.

Électron libre

Mais contrairement à ce que beaucoup auraient fait après une telle réussite, Terrab ne s’éternise pas à l’ANRT.

Aux premiers signes d’interférence politicienne, l’homme claque la porte et demande au roi Mohammed VI de le décharger de sa fonction. Il s’exile alors aux États-Unis, où il a déjà passé plusieurs années, jonglant entre ses activités académiques au sein du MIT et celles d’analyste pour Bechtel Civil, célèbre compagnie d’ingénierie de San Francisco.

Le succès de la libéralisation des télécoms au Maroc, alors considéré comme un cas d’école, lui ouvre ensuite les portes de la Banque mondiale, où il est chargé des questions de régulation dans les pays en développement. Un poste qu’il occupe jusqu’au jour où Mohammed VI fait appel à lui pour redresser OCP, alors déficitaire, en manque de vision stratégique. Mostafa Terrab accepte le défi à une condition : « Avoir les mains libres. » Un privilège qu’il obtient. « Terrab est un électron libre. Une tête brûlée qui tient beaucoup à son indépendance. Habitué du milieu, il est néanmoins peu enclin aux courtisaneries. Il rend directement compte au roi sans passer par quiconque », raconte un autre de ses pairs.

Par Mehdi Michbal, à Casablanca