Morten Jerven : « Ces données sont créées et non pas collectées »

Par Jeune Afrique

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L'auteur de Poor Numbers prévient contre les « extrapolations » fournies par les institutions de Bretton Woods.

L’universitaire norvégien Morten Jerven, qui enseigne au Canada, est l’auteur de Poor Numbers, un ouvrage paru en février chez Cornell University Press et qui montre comment les statistiques sur le développement africain nous induisent en erreur.

Jeune Afrique : Vous écrivez que les statistiques sont des armes. Qu’entendez-vous par là ?

Morten Jerven : Ce sont des armes car, à partir du moment où elles existent, peu importe si ce sont des approximations : elles seront utilisées, que ce soit par les journalistes ou par les chercheurs. Par exemple, si vous prenez les chiffres de PIB publiés par la Banque mondiale, il faut savoir que la plupart d’entre eux n’ont pas été finalisés. Il s’agit bien souvent d’estimations, d’extrapolations : ce ne sont pas des données chiffrées dans le vrai sens du terme. Elles sont créées et non pas collectées. Dans certains pays comme la RD Congo ou la Somalie, on ne sait tout simplement rien de ce qui se passe réellement.

Peut-on accuser les institutions de Bretton Woods de diffuser des données erronées ?

Dans le passé, on savait que les statistiques étaient produites par chaque pays. Aujourd’hui, on pense qu’elles proviennent directement de la Banque mondiale.

Chaque pays est chargé de la collecte de ses données. Mais les troubles économiques provoqués par le choc pétrolier des années 1970 ont mis à mal les systèmes de collecte dans ces pays. Le FMI [Fonds monétaire international, NDLR] et la Banque mondiale ont alors commencé à envoyer des conseillers techniques, dans une logique de cas par cas. Résultat : certains pays ont été négligés, tandis que dans d’autres les données ont été bien mises à jour. Dans le passé, on savait que les statistiques étaient produites par chaque pays. Aujourd’hui, on pense qu’elles proviennent directement de la Banque mondiale. Cette dernière est fautive en ceci qu’elle ne prévient pas son public : il devrait y avoir un avertissement pour dire d’où viennent les chiffres et s’ils ont été extrapolés ou collectés…

A-t-on observé des progrès au cours des dernières années ?

Il y a des signes positifs. Je suis en contact avec l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques] et la BAD [Banque africaine de développement], qui sont très désireuses de communiquer sur ces problèmes. Les discussions portent sur la meilleure manière d’harmoniser les données, leur transparence et les procédures de diffusion. Il y a aussi des innovations dans la collecte, notamment en utilisant les nouvelles technologies comme les téléphones mobiles et les tablettes numériques.

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