Fermer

Alafé, les journalistes et l’ivoirité

Écrit par Pascal Airault

Candidat à la présidence de l’Union nationale des journalistes, le directeur de L’Intelligent d’Abidjan a été arrêté pour usage de faux papiers. Ce qui relance le débat sur la nationalité.

Se prévaloir de la nationalité ivoirienne : un délit qui conduit sinon à la guerre civile, tout au moins en prison. Certes, personne ne prendra les armes pour défendre « l’ivoirité » douteuse d’Assé Wakili Alafé, propriétaire du quotidien L’Intelligent d’Abidjan. Il n’empêche : pour avoir affirmé être ivoirien et présenté de faux papiers hérités de ses parents, le journaliste a été condamné, le 7 novembre, à dix-huit mois de prison ferme. Cette lourde sanction rappelle que, au moment où l’on élabore à grand-peine les listes électorales, tentant ainsi de déterminer qui est réellement ivoirien dans ce pays d’immigration, il ne fait pas bon tricher avec son acte de naissance.
Apparemment, l’affaire Assé Wakili Alafé n’est pas le fruit du hasard. Lui, en tout cas, est persuadé être « victime d’un complot » : « Mes ennuis ont commencé lorsque j’ai annoncé ma candidature à la présidence de l’Union nationale des journalistes de Côte d’Ivoire [UNJCI] », explique-t-il. Déjà vice-président de cette organisation, Alafé manœuvrait, comme tous les autres candidats, pour en devenir le numéro un lors du congrès qui doit se tenir du 19 au 21 décembre.
Les autres prétendants à ce poste d’influence sont David Mobio de la Radio-télévision ivoirienne, Criwa Zéli de L’Inter et Inza Kigbafory du Patriote.
Alafé est très vite devenu la cible d’attaques menées essentiellement à travers la « presse bleue », celle du camp présidentiel, lui reprochant de ne pas être ivoirien. Aux termes d’âpres négociations, Criwa Zéli et Alafé étaient finalement parvenus à un accord, le 22 septembre, pour se partager les postes en cas de victoire, à savoir la présidence du conseil exécutif pour le premier et celle du conseil d’administration pour le second. Un tandem inédit qui avait de bonnes chances de l’emporter et qui avait la bénédiction du président sortant, Amos Beonaho, qui achève son deuxième mandat. De leur côté Mobio et Kigbafory ont dénoncé cette alliance et la volonté du duo de changer les règles du scrutin.

Un sport national

Alafé pensait avoir toujours l’avantage dans cette course au contrôle de l’UNJCI jusqu’à son arrestation le 31 octobre, dans les locaux du ministère de l’Intérieur, son transfert discret à la Direction de la sécurité du territoire (DST), puis son jugement, transformé en événement médiatique.
Il faut rappeler que l’émission de jugements supplétifs de complaisance est en Côte d’Ivoire un sport national. Le plus souvent, il s’agit de faire changer sa date de naissance pour permettre l’accès à un emploi, à une école, à une aide sociale ou à la retraite. L’administration a toujours été assez arrangeante, ou simplement assez vénale, pour délivrer ces papiers douteux. Il y a fort à parier que, comme les dates de naissance, les filiations ont été pendant longtemps facilement monnayables.
Alafé aura payé pour tous ceux qui, à un moment, ont cru que vivre, travailler et parfois même naître en Côte d’Ivoire leur ouvrait un droit à la nationalité. « Le tribunal est souverain, mais la sentence est trop sévère. Tout le monde est fébrile dans le contexte actuel », commente Beonaho. Alafé a servi d’exemple. Un comité de soutien s’organise. La rédaction de son journal prévoit de manifester, ses avocats ont lancé une pétition, et l’UNJCI demande une grâce présidentielle. La balle est dans la cour du Palais.

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici