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Le vilain secret du monde arabe

par Mona Eltahawy

Éditorialiste égyptienne, Mona Eltahawy dénonce, dans les colonnes de l’International Herald Tribune, le racisme « ordinaire » dont sont victimes les Noirs au Moyen-Orient.

La scène se passe dans le métro du Caire. Je rentrais chez moi, perdue dans mes pensées en écoutant de la musique, quand je vis une jeune Égyptienne qui se moquait d’une petite Soudanaise. Elle tendait le bras pour lui attraper le nez et se mit à rire lorsque la petite Soudanaise essaya de l’écarter. Cette dernière avait l’air d’être une Dinka du Sud-Soudan, pas une de ces Soudanaises du Nord qui « sont comme nous ». Elle était évidemment très malheureuse. J’ôtai mes écouteurs et demandai à l’Égyptienne : « Pourquoi la traitez-vous ainsi ? » Elle me répondit en hurlant de me mêler de ce qui me regarde. Je lui dis que je me sentais directement concernée parce que, en tant qu’Égyptienne et musulmane, elle avait un comportement inacceptable. J’ajoutai que la manière dont elle traitait la petite Soudanaise enlevait tout son sens à son foulard. La mère de la jeune Égyptienne me demanda pourquoi, moi, je ne portais pas le foulard. Je lui répondis que je ne voulais pas jouer les hypocrites comme elle et sa fille.

Aussi accablant qu’avait été le comportement de cette jeune femme, j’étais encore plus déprimée par le silence des autres voyageuses. Lorsque cette dame et sa fille descendirent, je demandai aux autres voyageuses pourquoi elles n’avaient pas bougé. L’une d’elles m’expliqua qu’elle avait eu peur que les deux racistes s’en prennent à elle. Et alors ? ai-je dit. Je m’excusai auprès de la petite Soudanaise du comportement de cette Égyptienne. Elle me remercia, ajoutant que « les Égyptiens sont méchants ». J’en conclus que ce n’était pas la première fois qu’elle avait été prise à partie.

 

Nous, Égyptiens, sommes racistes, mais nous ne voulons pas le reconnaître. Notre silence à cet égard est non seulement contraire à la chaleur et à l’hospitalité traditionnelles dont nous nous enorgueillissons, mais il a des conséquences tragiques. Au nom de quoi, sinon par racisme, le 30 décembre 2005, des centaines de membres de la police antiémeute ont-ils fait une descente sur un camp de fortune, dans le centre du Caire, pour expulser 250 réfugiés soudanais, provoquant la mort de 28 personnes, dont des femmes et des enfants ? Qu’est-ce qui explique, sinon le racisme, les sanglantes statistiques recueillies à la frontière israélo-égyptienne, selon lesquelles, depuis 2007, les gardes égyptiens ont tué au moins 33 migrants, beaucoup venus du Darfour, dont une femme enceinte et une fillette de 7 ans ?

Le racisme dont j’ai été témoin dans le métro du ­Caire se retrouve dans le monde arabe en général, où l’on ne porte aucun intérêt aux horreurs du Darfour parce que ses victimes sont noires, et que les responsables de cette situation ne sont ni américains ni israéliens. Nous nous plaisons à crier « islamophobie ! » lorsque nous parlons de la façon dont les minorités musulmanes sont traitées en Occident, sans réfléchir un instant à la manière dont nous traitons les minorités et les plus vulnérables d’entre nous.

 

La chaîne de télévision américaine ABC a récemment diffusé un sketch où l’on voit un homme travaillant dans une boulangerie du Texas refuser de servir une femme voilée. L’objectif de l’expérience était de voir si des clients donneraient un coup de main à la musulmane. Treize d’entre eux ont pris sa défense en interpellant l’employé, en demandant le patron ou en sortant du magasin en claquant la porte. Six clients ont soutenu l’employé et vingt-deux ont détourné la tête. Je me demande si une chaîne égyptienne aurait le courage d’en faire autant. Et si une chaîne arabe aurait le courage de diffuser une émission qui nous poserait la question : « Que feriez-vous ? »

Pour ceux d’entre nous qui partagent leur vie entre des mondes différents – où, un jour, on est une majorité, comme moi, musulmane sunnite, en Égypte, et où, un autre jour, on est une minorité, comme moi, musulmane, en Amérique –, il est évident que défendre les droits d’une petite Soudanaise dans le métro du Caire signifie défendre mes droits dans le métro de New York.

Nous vivons dans un monde où les interconnexions sont sans précédent. Si nous voulons que nos droits soient respectés, il faut que nous respections ceux des autres, partout.

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