La donne ethnique

Écrit par Dominique Mataillet

Il n’a échappé à personne que Moussa Dadis Camara, le nouvel homme fort de Conakry, est originaire de l’autre bout du pays, la région de Nzérékoré, aux confins du Liberia et de la Côte d’Ivoire. Par ses parents, le capitaine Camara appartient aux Guerzés, l’une des populations qui, avec les Kissis et les Tomas notamment, habitent ce qu’on appelle la Guinée forestière. Le fait que Camara soit issu d’une ethnie minoritaire n’a peut-être pas influé lorsque ses camarades l’ont désigné pour prendre la tête de l’État. Mais cela arrange beaucoup de monde. Même si le phénomène n’est pas propre à la Guinée, les données ethnorégionales jouent en effet un rôle important dans la vie politique du pays, plongeant leurs racines dans l’histoire de cette partie de l’Ouest africain marquée par l’opposition de deux grands groupes : les Malinkés, qui représentent environ 30 % de la population de la Guinée actuelle, et les Peuls (35 %).

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les partis affichaient d’ailleurs clairement la couleur. Ainsi vit-on l’apparition d’une Union du Mandé, d’une Union de Basse-Guinée, et même d’une Union des métis. Avec la création du Rassemblement démocratique africain, en 1946, puis celle du Parti démocratique de Guinée, en 1950, les divisions furent mises un temps en sommeil. Elles ne tardèrent pas à ressurgir avec l’accession de Sékou Touré à la tête du pays, en 1958. Malinké, ce dernier ne fera pas grand-chose pour empêcher les membres de son ethnie de confisquer l’essentiel du pouvoir… et de ses avantages. Les Peuls, les premiers à souffrir de la dictature, s’exileront en masse et constitueront une part importante de la diaspora guinéenne – quelque 3,5 millions de personnes aujourd’hui, dont 1 million en Côte d’Ivoire et 1,1 million au Sénégal.

À la mort de Sékou Touré, en mars 1984, le choix par les militaires de Lansana Conté pour occuper la fonction présidentielle avait le grand mérite de taire la querelle de leadership entre les Malinkés et les Peuls. Membre d’un groupe minoritaire, les Soussous (environ 15 % de la population), implantés en Guinée maritime, Conté a dû, pour s’imposer, chercher des soutiens bien au-delà de son ethnie. Même si elle bénéficiait surtout de l’appui des Soussous et des populations de la Guinée forestière, la formation présidentielle, le Parti de l’unité et du progrès (PUP) était probablement plus multiethnique que la plupart des partis d’opposition. Ainsi, à tort ou à raison, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) d’Alpha Condé est accusé de s’appuyer sur les Malinkés, tandis que Bah Mamadou et Cellou Dalein Diallo (Union des forces démocratiques de Guinée) passent pour les candidats des Peuls.

C’est probablement ce qu’avait en tête le capitaine Moussa Dadis Camara lorsqu’il affirmait à Jeune Afrique (n° 2504) que ses amis et lui ont pris le pouvoir pour éviter « le risque d’un basculement dans la guerre ethnique ».

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