Dossier

"Cet article est issu du dossier" «Au coeur de la junte»

Consulter le sommaire

La Guinée entre le salut et l’apocalypse

par Tierno Monénembo

Écrivain guinéen, lauréat du prix Renaudot 2008

La Guinée fait de nouveau parler d’elle. Pour la deuxième fois en un quart de siècle, elle change de tête ; pour la deuxième fois, son armée, qui a pris l’habitude de gagner ses galons en tirant sur son propre peuple, accède au pouvoir en déposant un cadavre. Un coup de cercueil, pardon, un coup d’État de plus, pour ceux qui s’intéressent encore aux mœurs politiques infantiles de l’Afrique.

Des képis à la tête de l’État, c’est plus de problèmes que de solutions. Nul besoin de pointer à Amnesty International pour admettre cette évidence-là. Au berceau de Bokassa, de Mobutu et d’Idi Amin Dada, on sait d’expérience que les gradés, outre qu’ils foulent allègrement aux pieds les droits humains, sont de piètres gestionnaires et se révèlent, à terme, plus corrompus que les gouvernements civils qu’ils prétendent dénoncer.

 

Faut-il pour autant condamner d’office le putsch de Conakry ? Oui, si l’on réduit la vie internationale à un vague système d’impostures et de vœux pieux, régi par les sermons hypocrites des grandes puissances et les vaines récriminations de l’ONU. Non, si l’on admet que la nature a horreur du vide et qu’à tout choisir, mieux vaut encore un mauvais gouvernement que pas de gouvernement du tout. La fameuse légalité dont se sont réclamés pendant quelques minutes les « héritiers » de Conté n’existait tout simplement pas en effet. Somparé, le successeur désigné par la Constitution, présidait une Assemblée nationale mal élue et obsolète depuis 2007, qu’aucun texte n’avait pris la peine de reconduire. Non, le capitaine Moussa Dadis Camara n’a pas usurpé le pouvoir, il a occupé un fauteuil vide, et personne n’a à le lui reprocher. La communauté internationale ne peut à la fois fermer les yeux sur les Constitutions bancales et les tripatouillages électoraux et se boucher le nez devant les chefs d’État en treillis…

Qu’on le veuille ou non, l’armée est au pouvoir en Guinée ! Et les coups d’État étant difficilement réversibles, elle y est pour longtemps ; pour deux ans, dit-elle, ou pour un quart de siècle peut-être si l’on se fie au rythme auquel les présidents s’y succèdent depuis 1958 ! C’est la seule réalité qu’il nous incombe de ­gérer dorénavant ; gérer, mais alors avec beaucoup de courage, de lucidité et de fermeté ! Car la Guinée est à la croisée des chemins, et la crise qu’elle traverse est telle que sa solution ne souffrira aucune demi-mesure : ce sera le salut ou l’apocalypse. Moussa Dadis Camara sera notre Jerry Rawlings ou notre Charles Taylor !

Si les Guinéens, par leur passivité et leur démagogie coutumières, multiplient les couplets de louanges et laissent passer ses excès et ses dérives (les nominations hasardeuses et les visites musclées au domicile des opposants ont déjà commencé), ce jeune et innocent capitaine deviendra très vite un monstre, un de plus dans un pays qui a connu et Sékou Touré et Lansana Conté.

 

Si, au contraire, les citoyens restent vigilants, si les partis politiques et les syndicats font preuve de flair et, pour une fois, d’esprit de concertation, ils pourront parfaitement dompter ce jeune loup et en faire le sauveur tant espéré d’une nation à l’agonie.

La communauté internationale, quant à elle, n’a pas le choix : elle doit reconnaître le nouveau régime, mais en monnayant chèrement cette reconnaissance : respect des droits de l’homme, organisation d’élections impartiales dans les délais prévus, gestion rigoureuse des finances publiques, etc.

Pour commencer, il faut obtenir très vite la mise en place de relais institutionnels transitoires susceptibles d’atténuer l’effet militaire sur la vie nationale et de constituer un inter­locuteur crédible pour la communauté internationale. Ce pourrait être un conseil consultatif de transition devant lequel serait responsable le Premier ministre. Formée à égale proportion de représentants des partis politiques, des syndicats et de la société civile, cette institution pourrait se transformer plus tard en assemblée constituante habilitée à doter le pays d’une véritable Constitution bien au-dessus des circonstances et des hommes.

Lansana Conté avait réussi à nous faire regretter Sékou Touré. Nous devons tout faire pour que Moussa Dadis Camara ne nous fasse pas regretter Lansana Conté.