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Cheikha Mozah, la princesse des sables

Écrit par Samy Ghorbal

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Belle, moderne et cultivée, la deuxième épouse de l’émir Hamad Ibn Khalifa Al Thani passe pour l’inspiratrice de la politique de réforme engagée par son mari. Portrait d’une femme d’influence.

C’est une des femmes les plus influentes du monde arabe. C’est aussi, avec Haya Bint Hussein, fille de feu le roi Hussein de Jordanie et épouse de l’émir de Dubaï, la seule princesse du Golfe à se montrer en public. Grande, belle et photogénique, Cheikha Mozah Bint Nasser Al Misnad, deuxième épouse de Cheikh Hamad Ibn Khalifa Al Thani, émir du Qatar, passe difficilement inaperçue. Le foulard qu’elle arbore en toutes circonstances tient davantage de la parure que de l’austère voile islamique. Et laisse souvent dépasser quelques mèches d’une chevelure couleur de jais. Mais, surtout, cette mère de sept enfants cumule responsabilités et postes officiels : présidente du Conseil suprême pour les affaires familiales, vice-présidente du Conseil suprême pour l’éducation, ambassadrice de l’Unesco pour l’enseignement et l’éducation de base. Elle dirige également la puissante Fondation du Qatar, qui multiplie les investissements dans l’éducation et l’enseignement. C’est aussi à son initiative qu’a été créé le Centre de Doha pour la liberté de la presse, fruit d’une coopération entre le Qatar et Reporters sans frontières (RSF) et dont la présidence a été confiée à l’ancien secrétaire général de l’ONG, le Français Robert Ménard.

 

Médiations politiques

Une autre de ses fondations, la Fondation arabe pour la démocratie, a engagé une médiation dans le dossier mauritanien, qu’elle connaît bien. Le rôle de Cheikha Mozah dépasse donc largement celui d’une First Lady traditionnelle. « Les Qataris savent ce qu’ils lui doivent, explique un journaliste arabe basé à Paris. L’émir, son époux, en a fait son égérie en Occident, car elle sert l’image du pays. C’est en grande partie grâce à elle que l’émirat a connu un réel mouvement d’émancipation féminine. Aujourd’hui, les femmes occupent des postes visibles dans la fonction publique, et certaines ont accédé à des fonctions ministérielles, chose impensable à l’époque de Cheikh Khalifa, père de l’actuel souverain. Elle aimerait pousser plus loin les feux de la réforme, mais elle doit composer avec les pesanteurs d’une société bédouine. »

Le Qatar est un État puritain où la femme doit rester à sa place. Alors Cheikha Mozah donne le change. Dans chacun des entretiens qu’elle accorde, elle met en avant son époux et se place en retrait. Use du « nous » de préférence au « je ». Et parle de son mari comme de son inspirateur. « J’ai passé plus de temps auprès de lui qu’aux côtés de mes parents », a-t-elle un jour glissé à l’envoyée spéciale du Christian Science Monitor, un grand magazine américain, dans une de ses rares interviews à la presse occidentale. La précision n’a rien d’anodin. Car son père, Nasser Al Misnad, figure de l’opposition réformiste, a connu de sérieux déboires du temps de Cheikh Khalifa. En 1977, ce parlementaire connu pour son franc-parler avait publiquement interpellé l’émir, réputé pour l’extravagance de son train de vie, en exigeant une distribution plus équitable des richesses. L’adresse lui vaut de passer quelques années derrière les barreaux et entraîne le bannissement de sa famille, qui trouve alors refuge au Koweït. Finalement, la brouille se règle dans la pure tradition bédouine par un compromis matrimonial : Hamad, le fils aîné de Cheikh Khalifa, prendra pour épouse Mozah, la fille de Nasser. Mariage de raison ? Il se murmure dans l’émirat que la mariée, qui gardait une rancune tenace envers son beau-père, n’aurait pas desserré les lèvres le soir de la cérémonie…

Mais la vengeance est un plat qui se mange froid. Le prince héritier, diplômé de l’académie royale militaire anglaise de Sandhurst et rapidement promu à la tête des forces armées qataries, manifeste vite des velléités réformatrices. Il nourrit de grandes ambitions pour son petit pays, qui détient les troisièmes réserves mondiales de gaz naturel. Son père, resté foncièrement féodal, pense qu’il ne faut surtout rien changer et que les 200 000 Qataris de souche, qui bénéficient de toutes les largesses de l’État providence, auraient de toute façon bien tort de se plaindre. Le jeune Hamad – il est né en 1950 – ronge son frein. Il garde en mémoire la réaction de la rue arabe, qui, de Sanaa à Nouakchott, avait bruyamment applaudi l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein en août 1990. Les monarchies pétrolières du Golfe sont haïes par les peuples arabes. Il est convaincu qu’elles doivent corriger leur image au lieu de se contenter de vivre de leurs rentes. Mais son père ne veut rien entendre. Alors, il profite d’une de ses absences pour s’emparer du pouvoir le 27 juin 1995.

Les changements ne se font pas attendre. La chaîne d’information Al-Jazira, créée en 1996, connaît un succès immédiat. Ses journalistes, qui ont carte blanche, ne se font pas prier pour égratigner les dirigeants des pays frères. Du jour au lendemain, le Qatar se retrouve surexposé médiatiquement et Doha devient un passage obligé pour l’intelligentsia de la région. Les autorités, qui veulent s’inspirer du « modèle singapourien » et développer « une économie du savoir », multiplient les investissements dans l’éducation. Education City, gigantesque campus privé, qui héberge notamment des franchises des grandes universités américaines Virginia Commonwealth, Texas A & M, et Cornell, voit le jour grâce aux subsides de la Qatar Foundation de Cheikha Mozah.

 

Telle mère, tel fils

L’influence de la première dame dans la vie publique est devenue encore plus palpable en 2003, lorsque son époux a décidé de modifier l’ordre de succession au trône et d’écarter Cheikh Jassim, son troisième fils, au profit de Cheikh Tamim, le quatrième de ses vingt-sept enfants et l’aîné de ceux qu’il a eus avec Cheikha Mozah. Âgé aujourd’hui de 28 ans, le prince héritier a, comme son père, fait ses classes à l’académie militaire de Sandhurst et vient de parachever sa formation à Saint-Cyr. Francophile, il a obtenu que la prestigieuse école d’officiers de l’armée de terre ouvre, en 2011, une filiale à Doha. Il préside aussi le Comité olympique qatari. Sa sœur, la princesse Al-Mayassa, vient d’être nommée à la tête de l’autorité des musées. Un poste tout sauf secondaire quand on sait que Doha, qui vient de se doter d’un somptueux Musée d’art islamique, réalisé par Ieoh Ming Pei, l’architecte de la pyramide du Louvre, ambitionne de se transformer en rien de moins qu’une « capitale mondiale de la culture ».

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