Les hautes études de Kenitra

Écrit par Hamid Barrada, envoyé spécial

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Sous Hassan II, des gauchistes ont mis à profit des conditions de détention libérales pour acquérir une excellente formation. Plus d’un occupe un poste clé dans le royaume de M6.

Fouad Abdelmoumni, patron d’Al Amana, la plus importante entreprise de microcrédit ; Abdelhamid Amine, animateur de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) ; Ahmed Herzenni, président du Conseil consultatif des droits de l’homme (CCDH) ; Sion Assidon, fondateur de Transparency Maroc ; Abdesselam Aboudrar, président de l’Instance centrale pour la prévention de la corruption (ICPC) ; Fatna El Bouih, animatrice de l’Observatoire des prisons ; Jamel Eddine Ben Omar, haut fonctionnaire à l’ONU ; Jaouad Mdidech, journaliste et écrivain ; Abdelfattah Fakihani, journaliste ; Abdellatif Laabi, écrivain ; Salah El Ouadie, porte-parole du Parti de l’authenticité et de la modernité (PAM) ; El Habib Belkouch, également dirigeant de cette formation ; Abdelkader Chaoui, écrivain et ambassadeur ; Abdelaziz Mouride, auteur de BD ; Mohcine Ayouche, ex-directeur de l’organisation du patronat…

On peut égrener encore ce Who’s Who qui comporte une centaine de noms. Qu’ont-ils en commun ? Ils avaient 20 ans au début des années 1970, se réclamaient du maoïsme, rêvaient de renverser la monarchie… et surtout, après avoir subi, pour la plupart, les pires sévices au sinistre Derb Moulay Cherif et avoir été condamnés à des années de réclusion, ils ont bénéficié, de fait, du statut de détenus politiques. Ils se sont tous retrouvés à la prison centrale de Kenitra. Là, ils sont des « prisonniers cinq étoiles ». Ils avaient accès aux instruments et agréments de la vie ordinaire : radio, télévision, journaux, livres… Les cellules étaient ouvertes, ils recevaient leurs familles et il leur arrivait de… sortir dans la rue.

La prison reste la prison et c’est « la pire souffrance que l’homme inflige à l’homme », dit l’un d’eux. Mais ils ont mis à profit ce qu’il faut bien appeler leur temps libre. Ils ont lu, réfléchi, débattu, écrit, remis beaucoup de choses en question… Ils ont fait des études, se sont aguerris et ont acquis, dans l’adversité, une excellente formation à nulle autre pareille. La prison de Kenitra fut leur université de la vie et ce n’est pas par hasard que l’on retrouve aujourd’hui ses lauréats à des postes stratégiques du nouveau Maroc, aussi bien dans les chantiers de réformes, dans la société civile, la vie politique ou l’entreprise. En référence, au nom de la prison, ils s’appelaient entre eux les « centraliens ». Mais, au regard de la formation qu’ils y ont reçue et de leur futur parcours, on peut parler le plus sérieusement du monde de Hautes Études de Kenitra (HEK). En France, on a l’ENA ou HEC. Au Maroc, HEK…

Avant d’évoquer quelques itinéraires emblématiques de ceux qui ont fait HEK, il convient de rappeler que la répression, avant l’épisode peu ordinaire de Kenitra, relevait, hélas, de la plus banale barbarie. Mais d’abord quelques faits et dates pour fixer les idées sur le contexte politique passablement tourmenté.

En juin 1971, c’est le procès de Marrakech, qui juge le dernier complot monté par le Fqih Mohamed Basri, encore lié à l’Union nationale des forces populaires – UNFP – (qui deviendra USFP en 1975). En juillet, le fameux coup d’État de Skhirat. En août 1972, nouveau putsch, aussi spectaculaire, celui du Boeing royal fomenté par le général Mohamed Oufkir et… le Fqih Basri. Mars 1973 : le Fqih remet ça en essayant d’implanter un maquis.

Qu’en est-il des gauchistes ? Ilal Amam est fondé par Abraham Serfaty et Abdellatif Laabi à partir d’une scission de l’ancien Parti communiste marocain (actuel PPS). C’est une dissidence au sein de l’UNFP qui a donné naissance au Mouvement du 23-Mars, ainsi nommé en souvenir des émeutes de 1965. Enfin, Servir le peuple provient d’une scission du 23-Mars. Ensemble, ils constituent le Front. Ils ont en partage la référence au marxisme-léninisme. En mars 1972, on assiste à la première vague de répression. Laabi est arrêté. Serfaty s’échappe. C’est Christine Daure-Jouvin, prof d’histoire-géo, qui lui procure une planque. Elle l’épousera quand il sera à Kenitra et jouera un rôle essentiel dans la mobilisation de l’opinion internationale.

Au terme de cette campagne de répression, on compte une soixantaine de personnes arrêtées. Elles sont d’abord conduites à Dar Mokri, la résidence à Rabat d’un dignitaire du Makhzen transformée en centre de torture. Après la chute d’Oufkir, le centre est désaffecté au profit de Derb Moulay Cherif à Casablanca. L’un des prisonniers de Kenitra, Jaouad Mdidech, a raconté son séjour. Intitulé La Chambre noire (Éd. Eddif), c’est un récit précis et sobre qui a inspiré l’excellent film de Hassan Benjelloun qui porte le même titre.

Les détenus ont les yeux bandés et le programme ne varie pas. On vous donne un numéro qui sera désormais votre unique identité et on vous lit l’énoncé des règles comme ailleurs on vous lit vos droits : on appelle le maton El Hadj (le bon musulman qui a accompli le pèlerinage à La Mecque), interdiction de parler ou de relever le bandeau, etc. Le repas : un pain (mal cuit) par jour, un verre de thé, un bouillon et des pâtes. On a toujours faim.

En général, la torture est de règle, avec les méthodes utilisées pendant la guerre d’Algérie et en Amérique latine. Abdellatif Zeroual en est mort. Mustapha Ouaham et Hassan Elbou ont perdu la raison. La rédaction de procès-verbaux succède aux aveux. À refaire sans cesse de manière à peaufiner la version d’un complot contre le pouvoir. Après des mois, les détenus sont transférés dans l’une des prisons de Casablanca (Aïn Bordja, Ghbila). Si le régime pénitentiaire se relâche avec le temps, ils devront déclencher des grèves de la faim pour être jugés.

Le premier procès qui a lieu en août 1973 concerne une soixantaine de frontistes. Vingt-cinq d’entre eux, dont Serfaty, jugés par contumace, écopent de la réclusion à perpétuité. Pour les autres, les peines vont de quinze, dix, huit et cinq ans. Nouvelles rafles (en 1974 et 1976), puis procès en 1977 à Casablanca. Cette fois-ci, Serfaty, 51 ans, arrêté en novembre 1974, est dans le box des accusés, qui sont 138 (plus 39 contumace). Alors qu’au premier procès ils pouvaient compter sur la mobilisation des avocats, les positions de certains d’entre eux sur le Sahara les ont cette fois isolés. Le juge exige qu’on réponde par oui ou par non. À un moment, le président s’entend traiter de fasciste. « Que celui qui vient de parler ait le courage de se lever », hurle-t-il. Tout le monde se lève. Et tout le monde aura droit à deux ans supplémentaires pour outrage à magistrat. Serfaty a malgré tout l’occasion de s’exprimer. Il conclut son réquisitoire contre le régime : « Vive la République populaire du Sahara ! Vive la République démocratique et populaire marocaine ! »

Les verdicts tombent : la perpétuité pour les 39 absents et 5 présents, dont Serfaty. Les autres s’échelonnent entre : trente, vingt, dix et cinq ans. Au total trente siècles.

Après le procès, la plupart se retrouvent à la prison centrale de Kenitra. Excepté Serfaty. Pour obtenir son transfert parmi eux et l’amélioration de leurs conditions de détention, une grève de la faim est déclenchée le 8 novembre 1977. Elle dure quarante-cinq jours. Les frontistes de toutes les prisons s’y associent. Le trente-septième jour, un drame suscite un certain émoi dans le pays : Saïda Menebhi, 25 ans, professeure d’anglais, succombe. Une commission parlementaire conduite par le socialiste Fathallah Oualalou engage des pourparlers entre les grévistes et le gouvernement. Les frontistes obtiennent le statut de prisonnier politique. À partir du 27 avril 1979, ils sont regroupés à Kenitra. Tout change. Les cellules sont ouvertes en permanence. Les détenus disposent d’une salle de télévision et d’une autre pour la bibliothèque. Des terrains de sport sont aménagés, ainsi qu’un jardin pour planter des roses. Ils accueillent leurs familles librement. Ils reçoivent des soins à l’extérieur. Des sorties médicales de complaisance sont même organisées. Par groupes d’une douzaine, à tour de rôle. Officiellement, le prisonnier se rend le matin à l’hôpital de Rabat et, une fois arrivé à destination, il quitte les lieux pour passer la journée dehors, en famille et revenir le soir. Plus d’un pensionnaire de Kenitra a eu son premier enfant « en prison ».

Beaucoup font des études. L’inventaire des diplômes obtenus est éloquent : 2 baccalauréats, 31 licences, 26 doctorats de troisième cycle. On a aussi écrit : récits, poèmes, essais… Des peintres ont découvert là leur vocation… Pour autant, tout n’était pas rose. Les anciens de Kenitra n’en parlent guère, mais certaines règles confondantes d’infantilisme ont empoisonné parfois leurs relations. On s’était interdit de prendre une douche à poil ou d’employer des mots d’argot ! Pour divergences idéologiques, deux militants ont été mis en quarantaine…

Le 7 mai 1989, les détenus de Kenitra bénéficient de la grâce royale à l’exception de Serfaty et de sept autres. D’autres mesures – dont la dernière en janvier 1992 – permettront la libération de tous.

Après le terrible séjour au Derb, ce que l’un des détenus appelle avec humour la « prépa », voici esquissés quelques parcours de ceux qui ont fréquenté HEK.

 

Jaouad Mdidech. Il passe une licence de Sciences-Po et un DES avant d’entamer une thèse de doctorat sur la « transition de la monarchie absolue à la monarchie constitutionnelle ». À plusieurs reprises, Michel Miaille, prof de l’Université de Montpellier, s’est rendu à la prison pour discuter avec ses étudiants de leurs travaux. Mdidech a écopé de vingt ans. « Le plus dur, c’est le temps qui ne passe pas. » On peut le considérer comme la mémoire des « années de plomb ». Il notait tout sur ses cahiers d’une écriture fine et minuscule. Il a tout conservé, ses cahiers bien sûr, mais aussi des documents, des photos… Entre 1973 et 1975, il a vécu dans la clandestinité et supportait mal ses contraintes et privations. Bien qu’il ne soit plus d’accord avec Ilal Amam, il est resté solidaire. Au-delà des frustrations, il s’accommode mal d’un monde purement masculin.

Il a 38 ans quand il est libéré et se sent perdu. Le Maroc a changé, et il n’est pas sûr d’y trouver sa place. Il travaille au service commercial d’une usine de produits métallurgiques. « Toute la journée, j’étais enfermé dans un bureau. » Un comble : l’« autre prison » lui manque ! Plus précisément, les parties de ping-pong ou d’échecs. Au bout de trois ans, il obtient un boulot dans une boîte d’import-export où il retrouve la liberté : il voyage au Maghreb et en Europe…

Une autre passion, contractée en prison, le taraude : la lecture, la recherche intellectuelle, le débat. Après six ans comme cadre dans une entreprise, il bascule début 2000 dans le journalisme tout en enseignant dans une institution supérieure privée. À la même date, il publie La Chambre noire et participe au film qui en est tiré. Il met la dernière main à un second livre : Vers le large.

Un an après sa libération, il s’était marié avec une enseignante. Ils ont eu deux enfants : la fille a aujourd’hui 18 ans et le garçon 16.

 

Abdelfattah Fakihani. Pour les flics, c’est un « récidiviste notoire ». Il a réussi à les rouler et ils ne l’ont pas oublié. Arrêté en mars 1972, il est acquitté en août 1973. Prof de français à Khouribga, il est parmi les fondateurs (dont un certain Hassan Benaddi, le futur secrétaire général du PAM…), dans la clandestinité, d’Ilal Amam. À peine libéré, il replonge dans l’action secrète et échappe à la vigilance policière jusqu’au 20 janvier 1976. L’objectif des maoïstes ? « La révolution nationale démocratique pour instaurer une République démocratique et populaire. » Qu’en est-il de la lutte armée ? Priorité à la construction du parti puis soulèvement populaire. « Mais nous n’existions que dans les lycées et les facultés. Notre position sur le Sahara n’a rien arrangé. »

Le prof passe huit mois au Derb, qu’il raconte dans Le Couloir (Éd. Tarik). Au grand procès de Casablanca, en 1977, il a droit à la réclusion à perpétuité. Plus deux ans pour outrage. « Il les passera, Inch’Allah, au paradis ! » lance sa mère à l’énoncé du verdict.

À Kenitra, Fakihani fait des études de lettres et de philosophie. « La prolongation de notre incarcération devenait d’autant plus absurde que nous étions convenablement traités et que nous n’avions plus, pour la plupart, les mêmes convictions. » Libéré le 7 mai 1989, il reste un an sans travailler. Il se tient en retrait de la vie politique. Depuis dix ans, il avait rompu avec Ilal Amam pour protester contre l’absence de démocratie interne. Abdeljebbar Sehimi, vétéran de la presse patriotique, l’engage dans Al Alam, le quotidien de l’Istiqlal. Il y traitera des questions culturelles et internationales. En mai 1995, il est recruté par l’AFP et devient la cheville ouvrière du bureau de l’agence à Rabat.

 

Fouad Abdelmoumni. Ce grand gaillard qui respire la droiture n’y va pas par quatre chemins : « Nous étions des prisonniers cinq étoiles ! Nous jouissions de libertés et d’avantages dont la plupart des Marocains ne pouvaient pas rêver. » Son père, fonctionnaire, appartient au parti de Bouabid et est arrêté en 1973. Lui, dès le lycée, milite au sein du mouvement marxiste-léniniste sans opter pour Ilal Amam ou le 23-Mars. Après le bac, en 1976, il entame des études d’ingénieur agronome. Il a 18 ans quand il est arrêté en mai 1977. Enfermé au Derb pendant sept mois, il y est torturé. Ensuite, c’est la prison à Casablanca puis à Meknès. Là, les conditions sont moins sévères : visites, couffin (le panier de nourriture apporté par les proches), transistor… On stocke la nourriture dans une cellule tandis qu’une autre sert de bibliothèque… La cour est vaste : deux heures et demie de promenade matin et soir. Il passe trois mois au service cardiologie de l’hôpital Avicenne à Rabat. Après une grève de la faim, il fait partie de ceux qui sont libérés (une soixantaine). En janvier 1983, il est à nouveau enlevé avant d’être condamné à deux ans de réclusion.

Abdelmoumni a 26 ans quand il recouvre la liberté. Il passe un Deug d’économie. Pour s’inscrire à un concours de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), il doit attester d’un casier judiciaire vierge. Il obtient sans mal le document. Complaisance ? « Non. C’est le système marocain qui mêle terreur et laisser-faire… » Après sa licence d’économie, il intègre le département retraites et assurances. Il continue à militer dans le syndicat UMT de la boîte. Et à l’AMDH. Il déploie ses activités à l’extérieur pour devenir en 1990 directeur d’une ONG d’inspiration catholique, Sidi (Solidarité internationale pour le développement et l’investissement). En 1997, il crée Al Amana, qui œuvre pour le développement économique par le microcrédit. Son conseil d’administration est présidé par Driss Jettou, l’ancien Premier ministre. Al Amana compte aujourd’hui 500 000 clients, à parité entre femmes et hommes, ruraux et citadins.

Pour Abdelmoumni, diriger une banque des pauvres, la plus importante institution du genre en Afrique et dans le monde arabe, est une autre manière de faire de la politique. « Si elle est professionnelle par son fonctionnement, Al Amana est militante par ses objectifs. »

 

Abdesselam Aboudrar. Famille originaire du Souss ayant émigré à Salé. Bon élève au collège Hassan-II et au lycée Moulay-Youssef puis au lycée Lyautey pour la préparation aux grandes écoles. Il intègre Ponts et Chaussées à Paris en 1970. Proche de l’UNFP au Maroc, il est séduit en France par l’extrême gauche et rejoint Ilal Amam. Il s’en éloigne et se rapproche du 23-Mars. En septembre 1973, diplôme en poche, il rentre au pays et est aussitôt engagé au ministère des Travaux publics. Comme il s’était fait remarquer à Paris, ses camarades estiment qu’il devrait se faire oublier. L’organisation avait été, en outre, bousculée par la police, et sa direction, en prison ou en exil, était démantelée. Donc, pour l’ingénieur, période d’inactivité politique totale.

Été 1974, il est contacté par l’un des rares dirigeants du 23-Mars en liberté : Mohamed Kerfati. Quelques réunions à trois avec Mustapha Slimani, son ami rentré en même temps de Paris. Il faut dire que les deux n’étaient pas, aux yeux de l’organisation très exigeante sur le recrutement, des militants opérationnels. Plutôt des « stagiaires » en période de probation. Kerfati est arrêté et il balance la nouvelle direction et, dans la foulée, ses « contacts ». En fait, il passe de l’autre côté et devient un auxiliaire de la police. Au procès, il fait le fou et… demande à rencontrer Hassan II. Il sera libéré. Ses deux victimes ne l’ont jamais revu.

Aboudrar est conduit au Derb le 5 novembre 1974, où il restera jusqu’au 22 août. Yeux bandés, menottes, passage à tabac comme tout le monde, mais il n’est pas torturé. Les flics savent ce qu’il en est de son engagement politique, et il n’a rien à leur apprendre. Après, c’est la prison Ghbila jusqu’au procès en janvier 1977.

Condamné à cinq ans, Aboudrar est aussitôt transféré à Kenitra. Lorsque le statut de prisonnier politique – arraché après une longue grève de la faim – est remis en cause, les détenus sont dispersés dans différentes prisons. Lui a droit à Aïn Moumen, à Settat, un pénitencier agricole où il passe quatorze mois. « Nous sommes choyés ! » Cellules vastes, « couffin » deux fois par semaine. L’ordinaire n’est pas moins appétissant : produits du terroir, viande rouge, légumes frais… Rapports avec l’administration et les gardiens corrects. « Pour peu qu’on les laisse en paix, on avait ce qu’on voulait : tous les livres (bientôt les journaux), transistors (discrètement). » « La radio a changé notre vie. » Ils étaient une trentaine dont le poète Salah El Ouadie et Ahmed Habchi, amateur de théâtre qui montait des saynètes irrésistibles.

Aboudrar dresse la liste des avantages dont il bénéficie à Aïn Moumen : groupe homogène, nourriture saine, climat sec et soleil, toute la journée dehors, sport, yoga… Puis : « une grande joie de vivre, vraiment ! » Les manques, les frustrations ? « La prison est une école de la sublimation. » Contrairement à Marx, dit-il encore, qui professait que « la liberté est l’intelligence de la nécessité », il a appris avec les philosophes chinois à « transformer la contrainte en choix ». Parmi les trente, d’intenses débats. Tout y passe : la révolution iranienne, la Chine après Mao, le marxisme… Les dogmes en prennent un coup. Perestroïka précoce à Aïn Moumen.

Lorsqu’il se retrouve à Kenitra avec tous les frontistes rassemblés, les débats reprennent de plus belle. Il continue à lire beaucoup. Peu de romans, il avait dévoré les classiques pendant l’adolescence, de Tolstoï à Taha Hussein. Il se jette sur les essais, les ouvrages d’économie et d’histoire du Maroc. Il entame une licence d’économie. Tout compte fait, il aura passé ses cinq ans sans souffrance excessive. « Au-delà, c’eût été insupportable. »

Libéré le 3 décembre 1979, il trouve un travail dans le privé. À son ministère d’origine, Mohamed Kabbaj, qui n’est alors que directeur des routes, souhaite le réintégrer. Driss Basri, ministre de l’Intérieur, y met une condition : une lettre de repentir. Non. Il passe un an à Casablanca dans une entreprise de génie civil puis deux ans à Rabat dans un bureau d’ingénierie. Entre-temps, Kabbaj, devenu ministre des TP, lui confie le département d’ingénierie de haut niveau (barrages, ports, autoroutes…). Il y reste dix ans, avant de revenir au privé pendant cinq ans. Début 1998, il entre à la CDG, dont il deviendra le numéro deux. Fin 2008, Mohammed VI le nomme à la tête de l’Instance centrale pour la prévention de la corruption (ICPC). Il lui revient, dans ce domaine, d’aider le gouvernement à mettre en place une stratégie et un plan d’action, d’assurer le suivi des résultats, de créer une banque de données… Le cas échéant, il peut saisir la justice. Enfin, il adresse un rapport annuel au Premier ministre. À noter que le Maroc, ayant ratifié la convention de l’ONU sur la corruption, est tenu de faire le point tous les deux ans. À plus d’un titre, la mission d’Abdesselam Aboudrar évoque l’IER (Instance Équité et Réconciliation) sur les violations des droits de l’homme qu’avait dirigée Driss Benzekri (disparu en mai 2007). Les deux hommes ont plusieurs points en commun : compétence, abnégation, sens politique… Toutes vertus enseignées et cultivées à HEK.

Est-ce que le Maroc est sur la bonne voie ? « On parle ces derniers temps de régression, répond Aboudrar, mais ce n’est qu’une impression. Elle vient du fait que nous faisons deux pas en avant et un pas en arrière. C’est le cas en matière de sécurité ou de liberté de la presse. On prend des mesures dans la bonne direction et, ensuite, craignant d’avoir été trop loin, on corrige en allant dans l’autre sens. Mais ce ne sont là que des épiphénomènes, dès lors que les décisions initiales ne sont pas mises en cause. » Priorité pour le royaume, aujourd’hui ? « Il faut tout faire pour appliquer la loi et faire du Maroc un État de droit de plein exercice. »

 

Mustapha Slimani. Son parcours politique est une duplication de celui d’Abdesselam Aboudrar, et, bien qu’ils aient aujourd’hui des occupations différentes, leurs chemins ne se sont guère éloignés. Famille de Fès, d’origine algérienne. Bac au lycée Descartes de Rabat, prépa aux grandes écoles à Clermont-Ferrand puis HEC de 1968 à 1972. Il commence un doctorat à l’université Paris-Dauphine en 1973. Comme ses condisciples, il n’échappe pas à la vogue gauchiste (maoïste) de l’époque et milite dans un groupuscule français. Avant son retour au pays, en 1973, il éprouve le besoin de « marocaniser » en quelque sorte son engagement. « Je suis allé au 23-Mars comme on demande un visa », raconte-t-il avec humour. À Casablanca, il est prof à l’Institut supérieur de commerce et des administrations des entreprises (Iscae). « Je continuais à vivre en dehors des réalités du pays. »

Slimani est arrêté en même temps qu’Abdesselam Aboudrar et pour les mêmes raisons. Sa femme, l’éditrice Leila Chaouni, est également conduite au Derb, où elle reste dix jours. Il y passera dix mois. Il n’est interrogé qu’une seule fois. Il n’est pas torturé. À cette exception près qu’il partage avec son ami Abdesselam, les faits s’enchaînent comme pour les autres frontistes : prison à Casablanca, grève de la faim, etc. Il écope de cinq ans. À Kenitra, il entame une licence de droit et se met sérieusement à l’arabe. Il lit Naguib Mahfouz, Tawfik Al Hakim, des ouvrages de philo… Comparativement aux autres, il a bien vécu ses cinq ans. Ce qui a été le plus dur, c’est la disparition de son père qu’il n’avait pas revu depuis son arrestation.

Après sa libération, il lui est interdit de reprendre son job de prof et il reste au chômage pendant un an. Il achève sa licence de droit. C’est Azzeddine Guessous, ministre du Commerce et de l’Industrie et ancien d’HEC, qui le recrute en tant que chef de division des industries agroalimentaires. Un poste de responsabilité alors qu’il n’a pas encore 30 ans. Ensuite, après un passage par la promotion immobilière, il fonde une société de négoce de matières premières. Depuis 1994, il gère parallèlement d’autres entreprises (2 milliards de DH de chiffres d’affaires) qui emploient quelque 500 personnes. Grâce à une décision du gouvernement Youssoufi sur la réintégration des anciens détenus politiques, il retrouve son poste à l’Iscae.

Mustapha Slimani est-il riche ? « Je vis à l’aise, mais je ne suis pas un homme d’argent. J’aime entreprendre et réussir ce que j’entreprends. »

 

Ahmed Herzenni. Originaire d’Azilal, à la jonction du Moyen-Atlas et du Grand-Atlas, fils de mokhazni (forces auxiliaires), étudiant en sociologie, il a fondé, avec Sion Assidon, Servir le peuple, le groupe maoïste le plus radical. L’agitation ne doit pas rester confinée à l’université, estime-t-il, mais gagner les masses. À cet effet, il cherche à s’employer dans une ferme du côté d’Agadir mais il est éconduit : ses mains ne sont pas calleuses.

Après Skhirat, la « révolution devait emprunter un raccourci ». Il noue alors des contacts avec d’anciens résistants. Et tombe sur des flics ! Un certain Fqih Basri n’a pas fait autre chose tout au long de sa carrière. « Moi, je faisais du basrisme sans le savoir. » Il se montre plus efficace avec la confection d’un journal clandestin. C’est d’ailleurs ce qui provoque son arrestation. Il se retrouve les yeux bandés à Dar Mokri. À son procès, en août 1973, c’est Omar Bengelloun qui assure sa défense. Arrêté à son tour, Abderrahim Bouabid, le chef de l’UNFP, prend sa place. En regardant le dossier de l’accusé, il tranche selon le droit : « Délit de presse : trois mois maximum ». Il aura quinze ans. Il en passe douze et demi à Kenitra.

Comment a-t-il vécu l’enfermement ? « Pendant les premières années, on ne réalise pas vraiment. Après, c’est le temps nu et l’angoisse qui étouffe. » L’aide d’Amnesty est très précieuse. « Mes correspondants sont devenus mes meilleurs amis. » Marié, Herzenni se demande s’il a le droit d’enfermer sa femme dans un couple sans avenir. Il lui propose de divorcer. Ils en discutent trois ans durant. Elle accepte « le jour de la Marche verte » (6 novembre 1975). De nombreux prisonniers, surtout ceux qui n’ont pas d’enfants, ont affronté le même dilemme.

À partir de la deuxième année, Herzenni reprend ses études et obtient une licence en prison. Il lit les classiques français et les essais sur le marxisme. Remise en question écrite en 1981. « Un jour, j’ai réglé mes comptes avec le marxisme mais pas avec Marx. C’est Lénine qui a introduit le mépris du peuple avec ses révolutionnaires professionnels. Le léninisme est un paternalisme élitiste. »

Après sa libération, il reste au chômage pendant un an. Il anime une revue qui ne publie que quatre numéros mais aborde pour la première fois ici les questions de l’écologie et des droits de l’homme. C’est Hussaïn Faraj, le patron de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), qui lui donne son premier boulot. Faute de poste de chercheur en sciences sociales, il le recrute en tant qu’« ouvrier occasionnel », puis « aide laboratoire » (950 DH). Par la suite, l’organigramme prévoit un poste conforme à ses compétences, et il sera mieux rétribué (3 000 DH).

L’Inra l’envoie même aux États-Unis pour préparer un doctorat en anthropologie. De 1988 à 1991, il est à l’université de Lexington, dans le Kentucky. Prof en 1995 à Al Akhawayn, il démissionne après deux ans avec une vingtaine de collègues pour protester contre une « atteinte aux libertés académiques ». Retour à l’Inra où il dirige la revue scientifique jusqu’en 2006. À partir de cette année, il travaille étroitement avec Abdelaziz Meziane Belfqih, conseiller du roi qui anime un organisme chargé de la réforme de l’enseignement. Parallèlement, il est aux côtés de Driss Benzekri pour lancer et mener à bonne fin l’IER.

Le témoignage de Herzenni lors des premières auditions publiques des victimes de la répression, le 21 décembre 2004, a fait date. Évoquant son action passée, il lance : « Je n’étais pas un ange. » S’agissant des « années noires », il parle d’une « responsabilité partagée ». Il termine en associant dans la même prière Hassan II, Mehdi Ben Barka, Omar Bengelloun et bien d’autres dont Mustapha El Ouali, le chef historique du Polisario.

Après la disparition de Benzekri, il lui succède tout naturellement à la tête du Conseil consultatif des droits de l’homme (CCDH). Il s’attelle à en faire une institution plus efficace. Il recrute, met en place des départements spécialisés, des bureaux régionaux… Il veille à l’exécution des recommandations de l’IER : les indemnisations sont achevées (23 000 personnes en bénéficient), les victimes ont droit à une couverture médicale, etc. Avec le concours de l’Union européenne, les réparations régionales sont engagées. Quant aux disparus, l’IER avait élucidé 1 200 cas, et 66 dossiers restaient en souffrance. Depuis, le CCDH en a réglé 25.

Comment va le Maroc ? Il est essentiel que la justice devienne indépendante (ce n’est pas le cas aux termes de la Constitution) et qu’on trouve un équilibre entre l’exécutif et le législatif. À cet égard, les partis ne sont pas moins concernés que le Palais. « Plus que jamais, la responsabilité est partagée. »

 

Sion Assidon. Prof de maths, il est arrêté chez lui à Casablanca le 23 février 1972. « À 17 heures », précise-t-il. Il est conduit à Dar Mokri, où il reste dix-sept jours. Traitement habituel, puis c’est la prison Ghbila avec cinquante-deux frontistes qui déclenchent une grève de la faim de trente-deux jours pour obtenir le statut politique. Procès le 30 juillet 1973. Des observateurs sont admis. Les accusés peuvent parler. Et font le procès du régime. Sion est condamné à quinze ans. Il reste à Ghbila jusqu’en février 1974 puis sera transféré à Kenitra, qu’il quittera à sa libération le 24 août 1984. Il avait fait douze ans et demi. « Et un jour. »

Il se distingue en 1979 par une tentative d’évasion montée avec deux camarades au cours d’un séjour à l’hôpital. L’un d’eux, Rahhal Jbila, se tue en tombant du cinquième étage. Les deux autres sont repris après quatre jours de cavale.

À Kenitra, « à partir de 1980, c’est le régime 5 étoiles ». Il reprend des études, maîtrise en maths et en économie. Il se passionne pour l’histoire du Maroc et singulièrement pour les disparités entre les dynasties qui se sont succédé. Bientôt, il va posséder l’arabe parfaitement. Il étudie Ibn Khaldoun dans le texte ainsi qu’un autre classique de l’histoire de l’islam. Dans le jardin, il plante trois amandiers. Il parle de « joie de vivre ». « On avait des moments de rigolade que je n’ai jamais retrouvés. »

Ce qu’il ne supportait pas ? La promiscuité. Il en vient à regretter le régime de cellule qu’il a connu pendant quatre ans : « Une bénédiction ! » Après sa libération, il a à cœur de ne plus dépendre de personne, y compris de sa famille, et de retrouver son autonomie. Il habite seul. Il est rapidement employé par un industriel, proche de la gauche, qui engage volontiers les HEK. Il leur trouve toutes les qualités : compétence, ardeur au travail, sens de l’organisation, discipline… « C’était un précurseur. »

Assidon crée sa propre boîte (d’informatique) en 1986. Trois ans plus tard, il reprend une entreprise familiale de négoce et d’industrie qui emploie une centaine de personnes. Il n’a pas renoncé à ses idées et fonde avec d’autres, dont Aboudrar, une association contre la corruption, qui deviendra en 1996 l’antenne de Transparency International qu’il anime avant de passer la main en 2000. Antisioniste depuis toujours, Sion s’active dans le mouvement de solidarité avec la Palestine. Marié à une Américano-Palestinienne, ils ont eu un fils qui a 5 ans aujourd’hui : Milal.

Dans le nouveau Maroc, quelque chose lui reste en travers de la gorge : l’impunité des anciens tortionnaires. « Comment admettre que le commissaire qui a dirigé le Derb tienne aujourd’hui un restaurant sur la Corniche à Casablanca ? »

 

Fatna El Bouih. Ce qui frappe, c’est la qualité de sa beauté : une beauté grave, lourde, on dirait chargée par l’adversité. Depuis sa libération, elle se bat pour l’humanisation de l’univers carcéral. En 1999, elle fonde Insaf (« équité », en arabe), qui se décline en Instance de solidarité avec les femmes en détresse et qui englobe les prisons dans son champ d’action. Elle anime parallèlement l’Observatoire marocain des prisons.

Elle est étudiante en philo lorsqu’elle est arrêtée en 1974 et ne sera jugée que trois ans après. Militante au 23-Mars, elle est favorable au Polisario et, fait rare, le dit aujourd’hui. Parmi ses sept codétenues, une jeune fille issue du Sahara, Nguia Boudda, journaliste aujourd’hui à Radio Laayoune. Fatna reste sept mois au Derb. Comment peut-elle oublier ce qu’elle y a enduré quand, pour se rendre à son bureau, elle doit passer chaque jour devant ces locaux, aujourd’hui désaffectés ? Les femmes étaient-elles traitées différemment par les Hadj ? Pour eux, l’opposition (et, partant, la répression) est affaire d’hommes. Les femmes n’y ont pas leur place. Du coup, les femmes qui sont ici deviennent… des hommes ! Dès son arrivée, on donne à Fatna un numéro et un prénom masculin : Rachid. Au tribunal, elle proteste parce qu’elle garde les menottes. « C’est vrai qu’on ne les met pas aux femmes, mais pour nous tu es un homme », tranche le flic. Quand elle retrouve les sept autres militantes dans les différentes prisons, elles décident de faire de leur féminité une arme de combat. « On se maquillait, on se parfumait, on voulait rester belles. » « La prison, dit-elle encore, rétrécit la vie. C’est comme les chaussures en fer dans lesquelles les Chinois enferment les pieds des petites filles pour les empêcher de grandir… » Son récit Une femme nommée Rachid (Éd. Le Fennec), rédigé en prison, n’est publié qu’en 2000.

Après le Derb, autorisée à ôter le bandeau, elle se sent bizarrement diminuée. « L’isolement et le silence m’ont fait perdre l’usage de mes sens. Pour bien entendre, il faudrait que j’aie les yeux bandés. » À Kenitra, elle passe deux ans dans une annexe réservée aux femmes. Elle avait déjà repris ses études à Meknès : licence de sociologie et Deug sous la direction de Fatima Mernissi, qui lui rend visite (et en est traumatisée). On lui demande un jour comment elle tuait le temps : « Tuer le temps ? répond-elle. Mais on en manquait, de temps ! Notre programme était chargé : études, formation, débats, sport, écriture, etc. »

Après sa sortie, Fatna a eu un premier mariage avec un ancien de Kenitra et un second (avec le frère d’un autre). Ils lui ont donné deux superbes filles. Elle passe un concours pour devenir prof d’arabe. La politique ? Elle adhère au PSU (extrême gauche), mais ne s’y attarde guère : « Je m’ennuyais. » Elle choisit de se consacrer au « militantisme citoyen ». Elle est chargée par le CCDH de veiller à l’application des « réparations communautaires » (régions ayant souffert de la répression). Quand elle visite les prisons – Kenitra, Meknès, Casablanca… – dans le cadre de ses autres activités, nul ne lui demande ses papiers, et les gardiens, claquant les talons, la saluent respectueusement. Certains d’entre eux, dont des femmes, étaient déjà là quand elle était détenue.

Voilà. À travers ces profils, on a peut-être une idée de l’aventure extraordinaire des gauchistes marocains. Rappelons qu’elle est sans équivalent dans les pays comparables. Dans tous les États arabes et africains, elle est tout bonnement inconcevable. Un autre motif de l’intérêt accordé aux HEK. Grâce à eux, on a une perception moins caricaturale du règne de Hassan II. Force est de reconnaître que pendant les « années noires » il y avait quelques rayons de lumière. Le combat entre la monarchie et la gauche était implacable et faisait peu de cas, de part et d’autre, des valeurs attachées aux droits de l’homme. Mais il existait une vie politique, avec ses débats, ses compromis, ses arrangements qui laissaient place à l’espérance. Enfin, l’histoire de Kenitra permet de mieux comprendre le Maroc de Mohammed VI. Les espaces de liberté dont jouissent les Marocains aujourd’hui ne sont pas tombés du ciel. Ils ont été conquis de haute lutte, et les hommes et les femmes qui se sont battus hier sont toujours là, des citoyens libres et exigeants.