Ould Abdelaziz, le meilleur ami des médias

Écrit par Marianne Meunier

Réagissant à l’arrestation d’un journaliste, le chef de la junte au pouvoir s’est dit profondément attaché à la liberté de la presse.À deux mois d’une élection présidentielle à laquelle il va vraisemblablement se présenter, sa prise de position tombe à pic.

Dans la soirée du 15 mars, Abou Abbass Ould Brahim discute de tout et de rien avec des amis dans un café de Nouakchott, quand trois policiers l’interpellent. Sans mandat ni explication, il est successivement conduit dans deux commissariats. D’abord interdit, Ould Brahim comprend vite : professeur à l’Université de Nouakchott, il est aussi journaliste à Taqadoumy, un site d’information qui chatouille volontiers la junte au pouvoir depuis le putsch du 6 août 2008. Et, dans un texte qu’il vient de commettre sur les fondements idéologiques du système, il a osé comparer un colonel à Joseph Goebbels, ministre de la Propagande de l’Allemagne nazie. Après trois jours derrière les barreaux, une suspension de Taqadoumy et une manifestation de solidarité pendant laquelle certains de ses confrères sont molestés par la police antiémeute, Ould Brahim est finalement libéré. Sans inculpation, comme si de rien n’était. 

Excuses officielles

L’incident pourrait n’être qu’un banal exercice d’intimidation des médias s’il n’avait donné lieu à une série de repentirs officiels de la junte, inédits dans un pays où les militaires n’ont jamais respecté le quatrième pouvoir. Dès le 17 mars, son chef, le général Ould Abdelaziz, présente ses excuses aux journalistes par l’intermédiaire de Mohamed Ould Moine, ministre conseiller à la Présidence, pour les violences « regrettables » dont ils ont fait l’objet. Le lendemain, Cheikh Sidi Mohamed Ould Cheine, le procureur censé avoir ordonné l’arrestation de Ould Brahim, est limogé. Dernier acte de la contrition : dans un discours prononcé le 19 mars, Ould Abdelaziz rappelle son attachement au sacro-saint principe de la liberté de la presse.

En quête d’une légitimité qu’il n’a pas obtenue par les urnes et que la communauté internationale lui refuse, le général « Aziz » n’a pas pour autant fait museler les médias pour empêcher la critique. Hormis l’affaire Taqadoumy, aucun cas de censure n’a été déploré depuis son coup d’État. En vigueur sous le colonel Maaouiya Ould Taya (renversé en août 2005) et abolie dès sa chute, l’obligation de déposer toute publication au ministère de l’Intérieur pour une relecture par « les services » n’a pas été rétablie. « Nous n’avons subi aucune forme d’intimidation », reconnaît Moussa Ould Hamet, directeur de publication du quotidien Biladi, dont un récent édito voyait dans les tournées du général à l’intérieur du pays « le retour aux visites carnavalesques, avec leur lot de soutiens de façade ». « Nous n’avons jamais été inquiétés », confirme Ahmed Ould Cheikh, directeur de la publication de l’hebdomadaire Le Calame, qui ne fait pas non plus usage de la brosse à reluire à l’endroit des militaires.

Malgré le retour de l’armée, les acquis de la « transition » sont en partie préservés. Pendant cette période censée conduire le pays à la démocratie et qui s’est achevée avec la présidentielle de mars 2007, le pouvoir s’est mis à considérer les médias avec une certaine bienveillance. Radio France Internationale (RFI), interdite d’émettre pendant cinq ans, a été de nouveau autorisée. Une ordonnance a été votée – et appliquée –, qui a gravé le principe de la liberté de la presse dans le marbre. À l’époque, même le chien de garde Reporters sans frontières (RSF) reconnaît que « la situation est bien meilleure ». Si les hagiographies d’hommes politiques (payées) et les scandales montés de toutes pièces font toujours les unes, la censure et l’intimidation sont devenues intolérables. Deux ans après la fin de la transition, le retour aux vieilles et mauvaises habitudes semble impossible. « Nous avons atteint un point de non-retour », explique Abdelvetah Ould Mohamed, journaliste à Biladi. 

Des réflexes d’autocensure

Mais les médias publics – radio, télévision et Agence mauritanienne d’information (AMI) – échappent à la règle. Pendant la transition, la présidentielle et les premiers mois du mandat de Sidi Ould Cheikh Abdallahi (renversé le 6 août), elles se souciaient d’équilibre. Des débats entre hommes politiques de différents bords étaient diffusés. Les dépêches de l’AMI ne se contentaient pas de chroniquer l’actualité présidentielle et donnaient leur place aux activités de l’opposition. Mais, depuis le 6 août, « les médias publics sont revenus en arrière, à la langue de bois et à la chronique officielle », estime un membre de la Haute Autorité de la presse et de l’audiovisuel. Rien que pour la journée du 7 août, 8 dépêches de l’AMI (sur 14) annoncent les manifestations de soutien au Haut Conseil d’État (la junte), tandis qu’aucune n’évoque le sort de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, qui venait d’être conduit en détention.

Huit mois plus tard, les « antiputsch », réunis au sein du Front national pour la défense de la démocratie (FNDD), n’ont toujours pas droit de cité sur le site de l’AMI. « Au départ, les activités de ce groupe ont été couvertes par nos différents services, mais, par la suite, […] il ne nous a plus informés sur le calendrier de ses activités », se défend Cheikh Sidi Mohamed Ould Ma’i, directeur général adjoint de l’agence. Quant aux dépêches datées d’avant le 6 août, elles ne sont plus accessibles dans les archives. « Suite à une panne », explique Ould Ma’i. Pour Mohamed Fall Ould Oumère, directeur de la rédaction de l’hebdomadaire La Tribune, il s’agit plutôt d’une « reprise en main ».

« Nous n’avons jamais reçu aucune instruction », confie toutefois un journaliste de l’AMI sous le sceau de l’anonymat. Pour ce dernier, « les déséquilibres dans le traitement de l’information s’expliquent par des réflexes d’autocensure, toujours présents ». Selon un de ses confrères, les autorités militaires « comptent sur le zèle » des dirigeants des trois médias publics, tous nommés après le 6 août. Voilà qui peut permettre au général de passer pour le meilleur ami des médias : « Pour lui, les médias ont un rôle national à jouer dans l’assainissement du pays », assure Mohamed El Moktar, directeur de la presse écrite au ministère de la Communication. À l’approche d’une élection présidentielle, prévue le 6 juin, à laquelle tout porte à croire qu’Aziz sera candidat, soigner la presse est effectivement opportun. « Ould Abdelaziz connaît le pouvoir de la presse, explique un observateur. Son ascension, qui a commencé quand il a déjoué le coup d’État de juin 2003, il la doit aux médias. Ils en ont fait un homme courageux. »