Oxmo Puccino, griot urbain

Écrit par Séverine Kodjo-Grandvaux

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Figure majeure du hip-hop français, le Malien sort un nouvel album de très bonne facture. Il espère renouer avec le succès d’Opéra Puccino, disque d’or en 1998.

Large veste moutarde, polo blanc, Oxmo Puccino est aux antipodes du rap bling-bling. Pas de chaînes en or autour du cou, pas de diamant à l’oreille. Le gaillard a la tchatche facile. Le dictaphone à peine allumé que déjà le rappeur répond à une question… pas encore posée : « En Afrique, on aime débattre au sujet de la politique. À tort ou à raison. Je l’ai remarqué enfant. Mes oncles adoraient refaire le monde. La politique africaine, c’est de la joute verbale… sans trop de conséquences », s’amuse celui qui s’est fait connaître du grand public en 1998 avec « Mama Lova », un morceau sorti sur Sad Hill, une compilation confectionnée par Kheops, le DJ du groupe marseillais IAM.

Rare survivant de l’âge d’or du rap français des années 1990, Oxmo Puccino vient de sortir L’Arme de paix et confirme le virage acoustique amorcé en 2006 avec Lipopette Bar, une fiction musicale en hommage à Billie Holiday. C’est avec les mêmes musiciens, les Jazzbastards, qu’il a réalisé ce cinquième album. « J’ai mis toute l’expérience accumulée durant ces dix ans de carrière, explique-t-il. Dans le milieu de la musique, on ne sait jamais de quoi sera fait demain. Alors, ce disque, je l’ai vécu comme si c’était le dernier. » Depuis l’échec commercial de son deuxième album, L’Amour est mort (2001), l’artiste parisien est prudent.

Né à Bamako (Mali) en 1974, Abdoulaye Diarra, de son vrai nom, a grandi à Paris, où ses parents se sont installés lorsqu’il n’avait que 1 an. Adolescent, il découvre le hip-hop comme tous les jeunes de son âge. « Pour mes parents, rappeur n’était pas un métier. Pendant très longtemps, je ne leur ai pas révélé ma passion. »

Rapidement, Oxmo Puccino perce au sein du milieu undergound. Et s’impose en 1997 avec « Pucc Fiction », sorti sur la compilation L432. Un an plus tard, il signe son premier album. Une réussite. Opéra Puccino est disque d’or. Hélas, les projets s’enchaînent mais ne se ressemblent pas. Salué par la critique, L’Amour est mort, trop intimiste, moins travaillé, ne rencontre pas le succès espéré. S’ensuivent des années de remise en question avant Cactus de Sibérie et, surtout, Lipopette Bar en 2006. Entre-temps, en 2005, Puccino renoue avec son pays d’origine, le Mali. « Je n’y étais jamais retourné auparavant. J’ai retrouvé ma famille, la maison de ma grand-mère, où je suis né. Je me suis retrouvé, même si je ne me suis jamais vraiment coupé de mes racines. À 18 ans, j’ai demandé – sans l’obtenir – la nationalité française, mais j’ai toujours eu conscience de mon identité. Je suis un Africain qui a grandi à Paris. Je suis parisien et africain en même temps. »

Premier rappeur de l’Hexagone à signer sur un label de jazz (Blue Note) avec Lipopette Bar, celui qui se surnomme le Black Mafioso – en référence aux films noirs qu’il affectionne et aux sociétés secrètes qui le fascinent – abandonne la création à base de samples (échantillons musicaux joués en boucle) et travaille désormais avec des jazzmen. Conteur invétéré et poète mélancolique, le rappeur – qui publie également un recueil de ses textes, Mines de cristal* – rend hommage à Brel (« Amsterdam », avec Olivia Ruiz). Une manière de dire que « le rap n’est pas une sous-culture » (« Masterciel ») et de dénoncer la ghettoïsation des musiques dites urbaines. « À force de ne pas accepter que les rappeurs soient des artistes à part entière, on se coupe d’une partie de sa propre culture. Le hip-hop fait partie du patrimoine français. »

Même dans l’exercice de l’« egotrip » dans lequel s’embourbent trop facilement certains rappeurs, Oxmo Puccino porte un regard – désabusé – sur le monde qui l’entoure. « Pour ce disque, j’ai puisé dans ce qu’il y a de plus sombre autour de moi. » Pessimiste, Oxmo ? « Non, pas du tout. La situation est noire, mais ça pourrait être bien pire. » On connaît plus optimiste !

« Ma vision des choses ne peut pas être plus obscure que celle de mes deux premiers albums. Plus rien ne m’étonne, peu de choses à l’échelle humaine me bouleversent : la cruauté, la haine, l’amour extrême, la jalousie… j’ai écrit sur tout ça. Mais, si les choses sont noires, il faut malgré tout prendre appui dessus pour rebondir. Si chacun agissait ne serait-ce qu’un peu, le monde irait mieux. Moi, comme artiste, qu’est-ce que je peux faire ? »

Croquer le temps présent et réaffirmer que, contrairement aux apparences, un monde meilleur est possible, comme en témoigne le morceau éponyme de l’album : « Je viens déclarer la paix, sans heurts / Quelques cartouches d’encre dans le chargeur / C’est l’arme de paix / Cette audace de parler de paix, / pendant la fin des temps / Chanter contre ce futur sans précédent / Il le faut ce monde c’est le nôtre. » La participation du rappeur somalien K’Naan, né à Mogadiscio en 1978, donne tout son sens à ce morceau. « K’Naan a connu la guerre. Nous nous sommes rencontrés en 2006 au festival Paris-Bamako d’Amadou et Mariam. “L’Arme de paix” ne pouvait exister pleinement qu’avec son émotion, son grain de voix. »

Le flow suave, la voix grave, « les textes durs mais polis » (« Tirer des traits »), le conteur se fait philosophe et devise sur le temps qui passe (« 365 jours »), la complexité des rapports humains et de la rencontre amoureuse (« Les Unes et les autres », « Je te connaissais pas »), le déracinement des hommes du Sud sous le « Soleil du Nord ». Le griot urbain signe là une œuvre remarquable et renoue avec la perfection d’Opéra ­Puccino.

 

* Mines de cristal, d’Oxmo Puccino, Au Diable Vauvert, 128 pages, 5 euros.