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Scandale à Abou Dhabi

par François Soudan

Micro-État, éponge à pétrole, petite péninsule assise au bord du Golfe, à la fois perle et capitale des Émirats arabes unis, dont elle est la plus riche des sept composantes, Abou Dhabi n’a droit, dans les journaux et les télés du monde, qu’à des articles élogieux. Avec ses 40 milliards de dollars de recettes pétrolières en 2008, ses rêves pharaoniques de grandeur, son Louvre et sa Sorbonne délocalisés, sa réplique de la Cleveland Clinic et bientôt son Disneyland des sables, ce timbre-poste en or massif sur lequel règnent sans partage l’émir Khalifa Ben Zayed Al Nahyane, ses dix-huit frères et leur bataillon de cousins est, il est vrai, une success story comme on en fait peu. Géré dans la plus totale opacité par le douzième frère de l’émir, le fonds souverain d’Abou Dhabi, Adia, n’est-il pas (et de loin) le plus fabuleusement doté au monde, avec ses… 875 milliards de dollars – moins quelques poussières d’unités pour cause de crise financière ? D’autant que l’émirat sait se vendre : il se voit déjà en phare culturel, éducatif, artistique et écologique à l’horizon de 2030. Et ça marche.

Seulement, voilà. Les riches émiratis, à l’instar de la plupart des pétro-monarques de la région, ont beau passer leurs étés en Provence ou à Marbella, leurs hivers à Megève et multiplier les escapades coquines à Beyrouth, ils ont des pruderies de vierges effarouchées et ne badinent pas avec les rigueurs de la morale – chez les autres. Quand le n° 2517 de Jeune Afrique est arrivé à Abou Dhabi, avec en couverture « Les musulmans et le sexe », illustré d’une photo de femme dont le dos, seulement le dos, était dénudé, le sang des censeurs du ministère de l’Information n’a fait qu’un tour. Ils ont ordonné, sur-le-champ, son interdiction dans les sept émirats, saisissant au passage et pour faire bonne mesure, la dernière livraison de nos amis d’Afrique Magazine qui comportait, elle, un reportage sur Dubaï. Décision stupide. D’abord parce qu’il suffit d’aller sur Internet pour découvrir l’objet du « scandale ». Ensuite parce que ce genre de mesure rétrograde et arbitraire incite à visiter l’envers du décor. Et ce qu’on y voit n’est guère reluisant. Il n’existe à Abou Dhabi ni parti politique, ni opposition, ni liberté d’expression. L’usage de la torture y est régulièrement dénoncé par Amnesty International, la flagellation y est légale, les femmes n’ont guère d’autre droit que celui de se taire, et les travailleurs immigrés – ils sont 1 million et demi pour 420 000 citoyens – triment dans des conditions souvent sordides. Surexploitation et horaires illimités garantis pour 150 à 200 euros par mois.

L’an dernier, l’émir était tellement content d’un article flatteur paru dans Business Week qu’il en a fait acheter plusieurs milliers d’exemplaires pour les distribuer à ses sujets. Qu’il ne compte pas sur nous pour jouer à ce jeu.

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