Sant’Egidio : les casques blancs du pape

Écrit par Pascal Airault, envoyé spécial à Rome

© AP/SIPA

Le 21 mai, Andrea Riccardi a reçu le prix Charlemagne, attribué chaque année à une personnalité politique de premier plan. Enquête sur le fondateur de la communauté Sant’Egidio et sur son engagement en faveur de l’Afrique.

On jalouse sa relation privilégiée avec les papes, sa capacité à recevoir facilement à sa table les présidents, son carnet d’adresses planétaire. Mais on reconnaît que son engagement pour la lutte contre la pauvreté et pour la paix dans le monde n’a jamais failli. À 59 ans, Andrea Riccardi, le fondateur de la communauté Sant’Egidio, n’est peut-être pas aussi connu que le Saint-Père, mais certains lui attribuent la puissance d’un chef d’État. De passage à Rome, politiques, ecclésiastiques, universitaires, syndicalistes, journalistes, représentants de la société civile se pressent à son quartier général, un ancien couvent de Trastevere, pour le rencontrer. Vif d’esprit, doté d’une faconde naturelle, ce sémillant professeur des religions, à la barbe poivre et sel, veille sur une communauté de 50 000 membres dans plus de 70 nations.

C’est à Rome que ce jeune bourgeois, fils de banquier, rassemble pour la première fois, en février 1968, un groupe de lycéens pour réfléchir sur le thème de la solitude, loin de la contestation des mouvements « soixante-huitards » de l’époque. Imprégnée par l’évangile et les ouvrages des grands philosophes mais considérant l’Église comme « lointaine », l’équipe part très vite à la découverte des borgate, les baraques de la banlieue pauvre de la capitale. Elle y trouve les moyens de se rendre utile en se lançant dans diverses œuvres sociales. Avec l’élection de Jean-Paul II en 1978, qui entretiendra une relation quasi paternelle avec Riccardi, la communauté bénéficiera d’une bienveillance particulière pour essaimer dans le monde. Ses principaux dirigeants seront de tous les voyages papaux en Afrique – 14 au total, pour 42 nations visitées. Aujourd’hui, Sant’Egidio compte quelque 20 000 membres sur le continent, répartis dans vingt-six pays*. La plupart sont des bénévoles engagés dans des tâches très pratiques comme la distribution de vivres, l’enseignement et l’alphabétisation, la visite de prisonniers, l’aide aux plus démunis. Mais la vitrine médiatique du mouvement, c’est la médiation des conflits internationaux. 

Vingt-sept mois de palabres

« L’Afrique a frappé à notre porte en 1977, un peu par hasard, en la personne du père Jaime Gonçalves, aujourd’hui archevêque de Beira, qui était venu m’expliquer que les dirigeants du Front de libération du Mozambique [Frelimo] faisaient fermer les séminaires catholiques et empêcher les cloches des églises de sonner, se rappelle, nostalgique, le professeur Riccardi. Nous avons rencontré ensemble le secrétaire général du parti communiste de mon pays, Enrico Berlinguer. Ce dernier, en bon italien, était scandalisé par cette histoire de cloches et s’est engagé aussitôt à faire pression sur ses camarades du Frelimo. » À partir de ce contact, la communauté a lancé ses premières actions humanitaires avant de se rendre compte que l’aide n’était rien sans la paix. « On est parvenu à réunir à Rome les belligérants mozambicains pour faire avancer les pourparlers. Ils ont discuté pendant vingt-sept mois dans nos murs avant de signer l’accord de 1992. » Une médiation mettant fin à quatorze années de guerre civile qui aura fait un million de morts. Les médias s’emparent de l’événement…

Forts de leur nouvelle popularité, les responsables de la communauté tentent de restaurer la paix en Algérie. À l’époque, les groupes armés liés au Front islamique du salut (FIS) sèment la terreur, assassinant jusqu’à cent personnes par jour. Sant’Egidio négocie discrètement et parvient à réunir à Rome les responsables du mouvement islamiste, interdit en Algérie, ceux du Front de libération nationale (FLN), mais aussi Hocine Aït Ahmed, leader du Front des forces socialistes (FFS), Ahmed Ben Bella, le premier président du pays, Louisa Hanoune, à la tête du Parti des travailleurs, et les islamistes modérés. Tous adoptent, le 13 janvier 1995, la plate-forme de Rome, qui proclame la liberté de presse, d’association et de religion et rejette le recours à la violence. Hélas, le texte ne sera jamais appliqué. Un échec qui démontre la fragilité des acquis en matière de paix. Loin de se décourager, les membres de Sant’Egidio ont depuis multiplié les initiatives et les succès dans les Balkans, au Burundi, au Guatemala, au Liban, en Côte d’Ivoire et au Liberia.

« Cette politique extérieure officieuse comble les lacunes de la diplomatie officielle de l’État italien et de celle du Saint-Siège, explique Emmanuel Dupuy, secrétaire général de l’Institut prospective et sécurité en Europe (Ipse). Sant’Egidio est ainsi devenu un relais incontournable dans le processus de participation croisée en matière de politique étrangère et d’aide au développement en direction de certains États difficiles d’accès, comme les pays musulmans ou africains. » Sa liberté d’action, sa forte réactivité et la légèreté de sa structure lui permettent d’explorer toutes les voies possibles pour la restauration de la paix sans s’embarrasser des rigidités protocolaires. Elle met en avant les avantages de la démocratie et du développement économique et social, propose des garanties et des solutions de reconversion. Elle n’en oublie pas le devoir de mémoire, sans laquelle réconciliation et paix ne sont pas durables. 

Diplomatie de l’ombre

Les deux principales figures des médiations en Afrique sont le père Matteo Zuppi, officiellement responsable de l’Afrique subsaharienne, et Mario Giro, qui fait office de « ministre des Affaires étrangères » et aide à l’organisation, chaque année, des rencontres interreligieuses lancées à Assise en 1986. Ce syndicaliste de centre gauche, à la bonhomie tout en rondeurs, ne passe pas deux semaines sans se rendre sur le continent. Il s’intéresse plus particulièrement à l’Afrique de l’Ouest, au Soudan et au Burundi. Sommets de l’Union africaine, comité de suivi de l’accord interivoirien de Ouagadougou, dialogue soudanais… Il est de toutes les réunions et mène autant de missions discrètes. Interlocuteur privilégié d’Alpha Oumar Konaré du temps où il présidait la commission de l’Union africaine, il s’entretient aujourd’hui régulièrement avec son successeur, le Gabonais Jean Ping. Pour formaliser ces relations, la communauté signera d’ici à la fin de l’année un mémorandum d’échange et de collaboration avec l’organisation panafricaine. Le document portera sur de nombreux points : prévention des conflits, médiation de crises, dialogue interreligieux, droits de l’homme…

Aujourd’hui, les ambassadeurs de Sant’Egidio, surnommés les « casques blancs », restent très actifs au Soudan, en République démocratique du Congo et en Côte d’Ivoire. « J’ai commencé à m’intéresser à ce pays avec feu le général Gnassingbé Eyadéma qui avait proposé ses services aux belligérants, se souvient Mario Giro. Il m’a confié un jour : “J’ai de la sympathie pour les rebelles, ils me rappellent ma jeunesse”. » Une médiation qui lui a permis de rencontrer le Burkinabè Djibril Bassolé, ancien ministre des Affaires étrangères, aujourd’hui médiateur de l’Union africaine, avec lequel il collabore sur la crise ivoirienne, puis sur le conflit soudanais. Le père Matteo Zuppi est plus impliqué en Afrique centrale et australe, particulièrement dans la région des Grands Lacs. On ne compte plus ses visites en République démocratique du Congo. Et ses rencontres avec les chefs d’État de cette région. En février, il était encore auprès du président angolais José Eduardo dos Santos. Objectif : obtenir son appui dans le processus de pacification en RD Congo.

Très impliquée dans le dialogue interreligieux, la communauté a trouvé au Nigeria un terrain d’exercice pratique. Un pays de 150 millions d’âmes qui se partage assez équitablement entre chrétiens et musulmans. Leur rivalité provoque régulièrement des bains de sang. « On réalise un travail souterrain pour bloquer les manipulations des religieux qui soufflent sur les braises pour créer des conflits, explique Giro. Il y a beaucoup de personnes engagées que nous soutenons. Par exemple, aujourd’hui, se réunissent autour d’une même table un pasteur pentecôtiste, ancien chef de milices, James Wuye, et un imam, Muhammad Ashafa, tous deux de Kaduna. Au cours de leurs affrontements passés, James a perdu un bras, Muhammad deux frères. Ils racontent leur histoire et militent côte à côte pour la paix. » 

Un réseau très étendu

Les fondateurs de Sant’Egidio font aussi passer leur message auprès des personnalités les plus influentes de la planète en profitant de leur passage au Vatican, à la FAO, ou lorsqu’ils rendent visite au gouvernement italien.

George W. Bush, Madeleine Albright, Mikhaïl Gorbatchev, Hubert Védrine et bien d’autres Occidentaux ont rencontré Riccardi et ses collaborateurs. Chez les Africains, le Rwandais Paul Kagamé, le Congolais Denis Sassou Nguesso et son ancien voisin, Laurent-Désiré Kabila, les Ivoiriens Guillaume Soro et Simone Gbagbo sont passés par le couvent de Trastevere le temps d’une messe pour la paix ou d’un repas. Ce qui ne manque pas de faire des jaloux parmi les prélats africains. « Ils ont su tisser progressivement leur toile sur le continent. Ils sont aujourd’hui puissants, très influents et bien organisés, soutient un évêque africain qui souhaite garder l’anonymat. Si bien qu’ils raflent souvent les aides des fondations quand nos projets ne récoltent que des miettes. » 

* Mozambique, Côte d’Ivoire, Mali, Rwanda, Guinée-Conakry, Cameroun, Bénin, Togo, Burundi, RD Congo, Burkina Faso, Ouganda, Congo, Sénégal, Guinée(Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Tchad, Soudan, Kenya, Tanzanie, Madagascar, Afrique du Sud, Malawi.