Luanda côté jet-set

Écrit par Luis Pedro Cabral

L'asymétrie entre la capitale et les provinces est flagrante © DR

La capitale angolaise reste la ville des extrêmes. Vingt-huit années de guerre civile et de gestion opaque des ressources pétrolières ont creusé un immense fossé entre les nantis et les plus démunis. L’afflux de pétrodollars attise les dérapages de l’inflation, et donc du coût de la vie. Ce qui n’empêche pas quelques happy few d’étaler leur réussite.

C’est jour de fête à Luanda. Un jour comme un autre. Aujourd’hui, un bébé est né au milieu d’une décharge, près d’un égout à ciel ouvert. Quelqu’un a jeté une canette par terre, un autre a shooté dedans, puis un troisième l’a ramassée pour la vendre sur le marché de la survie. Quelqu’un est tombé d’un immeuble sans balcon, sans eau ni électricité, rempli de rien, rempli de gens, construit en hauteur, comme l’ont été tous ces bidonvilles instables et insalubres appelés musseques [terme kimbundu qui signifie « dans le rouge », en référence à la couleur de la terre de Luanda, terme utilisé ensuite par les Portugais pour désigner les quartiers noirs de la ville]. Tout le monde se retrouve au cœur de Luanda, une camisole de force bourrée de voitures, presque aussi nombreuses que les nids-de-poule. L’asymétrie entre la capitale et les provinces est flagrante. Elle paraît moins importante, pourtant, que les écarts qui divisent les riches, incroyablement nouveaux riches, et les pauvres, incroyablement pauvres, de Luanda.

 

Cette nuit-là, immergée dans les ruines de son chaos, le Luanda des musseques n’était pas convié à la fête. C’était l’anniversaire d’Isabel dos Santos, la fille aînée du président angolais, José Eduardo dos Santos [au pouvoir depuis 1979], qui avait choisi le Miami, un bar à la mode situé sur l’île de Luanda [péninsule qui s’étend face à la ville] dont elle est copropriétaire, pour célébrer l’événement en compagnie d’environ 700 amis proches. Tous les invités, scrutés par une armée de vigiles, devaient être vêtus de blanc. Le dîner allait être servi sous une énorme tente située sur la plage. Le feu d’artifice était prêt à être tiré. Isabel est arrivée dans une robe à fleurs magenta et roses sur fond blanc, en compagnie de son mari, Sindika Dokolo, fils d’un richissime homme d’affaires congolais. Trois amies se sont alors approchées, la démarche instable sur leurs talons hauts, volant vers une étreinte complice. « Félicitations, chérie ! Ta robe est magnifique. Tu vas bien ? » Tout porte à croire que oui. Après un dîner bien arrosé, après les pauses photographiques pour Garas [l’équivalent de Gala], vient le moment crucial de faire entrer le gâteau d’anniversaire. Et tout le monde lève son verre à la santé d’Isabel, un des chefs d’entreprise les plus puissants d’Afrique, évoluant dans des secteurs particulièrement florissants comme le pétrole ou les diamants. Lors d’une récente visite en Angola, le Premier ministre portugais, José Socrates, a fait l’éloge de son sens du management, lui adressant une invitation à donner une conférence sur le dynamisme des entreprises dans le monde. Était-ce le moment d’évoquer la contradiction de ces chiffres ? Croissance annuelle de l’économie angolaise : 18 % ; taux de chômage : 80 %. Sûrement pas.

 

La joie et le feu d’artifice explosent enfin. S’ensuit une pluie scintillante, illuminant la mer et les gardes, kalachnikovs en bandoulière. Et puis l’aube apparaît, presque par effraction. Certains s’en vont, d’autres arrivent : people party, « sub-jet-set » lambda. La société émergente défile, s’autocélèbre. Le Miami est maintenant un mini-Ibiza. La sueur dégouline, les corps s’enlacent, l’Afrique se libère.

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